
Avec son Micromag, URBANIA veut s’affranchir des plateformes
Face à la montée des coûts du papier et à la dépendance croissante aux algorithmes des réseaux sociaux, URBANIA a choisi de reprendre le contrôle sur sa diffusion. Zoom sur leur format Micromag, un magazine 100% numérique hébergé sur leur site.
Fondé au Canada en 2003 et implanté en France depuis 2020, le média URBANIA dispose de son propre périodique 100 % numérique : le Micromag. Ce concept, initialement créé par la rédaction québécoise avant d'être adopté quelques années plus tard côté français, reprend les codes du magazine traditionnel — couverture, photos, interviews — tout en adoptant une présentation en slides verticales, similaires aux stories Instagram.
À travers les sujets traités, URBANIA reste fidèle à sa ligne éditoriale tout en tirant profit de ce que ce format numérique lui autorise. L’équipe fait ainsi usage de la vidéo, du motion design et d'éléments interactifs pour dynamiser son offre. Bien qu'URBANIA aurait pu diffuser ce format sur des plateformes comme Instagram ou TikTok, le média a privilégié l'hébergement sur son propre site. Un choix qui lui permet de limiter sa dépendance à des plateformes soumises à des algorithmes imprévisibles et à des règles de modération opaques, susceptibles de restreindre arbitrairement l’accès à ses publications.
L'arrivée de ce magazine 100% numérique trouve son origine dans un double bouleversement : la crise du modèle papier, fragilisé par la pandémie, mais aussi la prise de conscience d'une dépendance excessive aux plateformes numériques. Au Canada, une loi sur les nouvelles en ligne mise en vigueur en décembre 2023 a amené Meta à supprimer les contenus d'actualité canadiens de ses plateformes. Une décision qui a confirmé l'intuition d'URBANIA sur la nécessité d'investir dans un format totalement indépendant.
Cette réflexion résonne en France, où les médias subissent aussi l'instabilité des plateformes et des algorithmes. La mise en avant ou la disparition soudaine de contenus selon des règles opaques pose un enjeu de taille : comment assurer une pérennité éditoriale et économique quand on n'est qu'un locataire du web ?
Entretien avec Florent Peiffer, président du groupe URBANIA France, et Florence Duburg, directrice des projets d’innovation du groupe.
Pourquoi et comment est né le format Micromag ?
Le Micromag est né chez URBANIA Canada en mars 2021. À l’origine, le média publiait un magazine papier conséquent, de plus de 100 pages, sorti deux à trois fois par an, et qui connaissait un certain succès. Philippe Lamarre, le fondateur, y était particulièrement attaché. Ce format était un pilier d’URBANIA, un objet soigné, avec une vraie patte éditoriale.
Mais avec la pandémie de Covid-19, le modèle économique du papier est devenu intenable : son coût a explosé, et le magazine est devenu déficitaire. L’abandon de ce format a été assez douloureux pour l’équipe parce que c’était une véritable signature, un ton unique, un soin du fond et de la forme. Et ne plus se retrouver autour d’un projet collectif a manqué à l’équipe, qui s’est retrouvée avec un site web aux contenus éparpillés, sans rendez-vous éditorial fort.
En parallèle, une réflexion de fond s’est imposée : comment ne plus être dépendant·es des algorithmes et des réseaux sociaux ? Comment devenir propriétaires de notre audience, plutôt que simples locataires ?
L’adoption de la loi C-18 au Canada, a ajouté un facteur de crise : cette loi a mis les GAFAM face à une obligation de rémunérer les médias pour la reprise de leurs contenus. En réponse, Meta a choisi de supprimer les médias de ses plateformes.
⟶ La Loi sur les nouvelles en ligne, également connue sous le nom de loi C-18, a été adoptée le 22 juin 2023 et est entrée en vigueur le 19 décembre 2023 au Canada. Cette loi oblige les grandes plateformes numériques, telles que Google et Meta, à rémunérer les entreprises de presse canadiennes pour le contenu d'actualité partagé ou réutilisé sur leurs plateformes.
Réactions des plateformes numériques :
‣ Google : Après des négociations avec le gouvernement canadien, Google a accepté de verser 100 millions de dollars canadiens (soit environ 67 millions d’euros) par an à un large éventail d'entreprises de presse canadiennes pour se conformer à la loi .
‣ Meta (Facebook et Instagram) : Contrairement à Google, le 1er août 2023, Meta a choisi de bloquer l'accès aux contenus d'actualité canadiens sur ses plateformes afin d'éviter de payer une redevance.
Ce changement a créé un effet détonateur. Nous avons collectivement pris conscience qu’un travail long et coûteux pouvait disparaître du jour au lendemain. Cela peut sembler un peu contre naturel parce que nous, médias, mesurons constamment notre succès à travers des abonné·es ou des likes, mais Philippe Lamarre s’est alors dit qu’il fallait basculer toutes nos forces vers un principe de plateforme indépendante, sans intermédiaire entre le média et ses lecteur·ices.
L’objectif était de recréer une expérience immersive qui mêle vidéo, image, texte et audio, tout en restant fidèle à l’identité du média. On voulait faire la part belle à toutes les richesses d’URBANIA. Le Micromag propose une alternative aux flux infinis et désorganisés d’un site web classique, en proposant une navigation structurée et interactive, pensée avant tout pour le mobile.
Quelles sont les spécificités du Micromag en France par rapport au Canada ?
Au Canada, URBANIA publie un Micromag chaque semaine, ce qui est devenu leur rythme de travail et leur rendez-vous éditorial commun, un peu comme dans le système d’un hebdomadaire. C’est un retour à la logique papier, où l’on planifie chaque semaine son contenu avec un chemin de fer clair, autour du gros dossier du moment. En France, nous avons opté pour une approche plus progressive, même si nous aimerions en publier davantage. Cela tient à plusieurs raisons : le format demande un investissement en temps, en moyens humains et en ressources.
Chaque Micromag est toutefois pensé comme un objet éditorial à part entière, avec un dossier exclusif et des rubriques récurrentes. À Montréal, certains contenus restent exclusifs pendant 10 à 15 jours avant d’être partagés sur les réseaux sociaux.
Comment attirez-vous du trafic vers ce format ?
Sur les réseaux sociaux, on redirige l’audience soit vers la page d’abonnement au Micromag, soit directement vers un numéro spécifique du Micromag. Une fois que l'utilisateur·ice commence à lire, il·elle doit s’abonner au bout d’un moment pour pouvoir poursuivre sa lecture.
Une autre tactique importante est l'utilisation des newsletters, qui distribuent les Micromags directement dans les boîtes e-mail des abonné·es, ainsi que des notifications par SMS, offrant un accès rapide et facile aux contenus, principalement via téléphone mobile. Ce dernier format fonctionne particulièrement bien, étant donné que les gens consultent fréquemment leurs SMS, ce qui facilite une lecture immédiate.
Quelle est la recette éditoriale d’un Micromag ?
On mise beaucoup sur la diversité des formats et des interactions. La vidéo, c’est le nerf de la guerre, mais on peut aussi intégrer de l'audio, des diaporamas photos, des reportages et même des articles à scroller. Il y a aussi des éléments interactifs, comme des boutons qui ouvrent des pop-up ou des quiz. Cette polyvalence permet de jouer sur différents temps de lecture : des moments plus longs pour des articles détaillés, ou plus courts avec des vidéos ou des éléments interactifs. Ce format nous offre une liberté créative qu’un format traditionnel ne permettrait pas.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que, bien qu’il soit numérique, le Micromag conserve une logique similaire à celle du magazine papier. Par exemple, on ne fait pas de vidéo de 30 minutes, comme on ne ferait pas non plus 30 pages pour un même dossier dans un magazine. Ce qui est vraiment important, c’est la manière dont on scénarise pour maintenir l’attention sans lasser, en alternant intelligemment les formats pour surprendre le·la lecteur·ice à chaque étape. L’idée, c’est de toujours relancer l’intérêt, sans tomber dans la répétition. C’est une dynamique qui demande de la réflexion et de l’ajustement en fonction des retours des précédents Micromags, pour comprendre ce qui plaît ou non aux lecteur·ices.
Pourquoi ne pas avoir développé le format directement sur une application ?
Cela permet d’être accessible à tous et toutes, sans enfermer les lecteur·ices dans un écosystème fermé. Il suffit d’un simple lien. On a aussi fait le choix de ne pas s'engager sur une app parce qu'on est très créatif·ves et qu'on a envie de toujours évoluer selon nos envies. On ne souhaite pas rester dans des cadres d'applications qui se ressemblent toutes et offrent au final assez peu de fonctionnalités.
Un tel format peut-il être une alternative aux réseaux sociaux pour les médias indépendants ?
En tout cas, sur l’expérience utilisateur·ice et numérique, nous en sommes convaincu·es. La vraie question, c’est quels types de contenus peuvent vraiment tirer parti de ce format. C’est d’ailleurs une problématique commune à tous les pureplayers fonctionnant sur un modèle d’abonnement : comment proposer une vraie alternative à ce qui circule déjà gratuitement sur les réseaux ? Et comment faire venir les lecteur·ices ?
Pour nous, l’enjeu est aussi éditorial : chaque Micromag doit proposer une approche forte et distinctive. On fonctionne par thématiques : on a par exemple sorti un Micromag sur l’amour, sur la fête, un autre sur la pseudo menace woke, et le prochain portera sur le travail. Il y a une enquête, des incarnations fortes. Ce qui est précieux, c’est qu’on maîtrise tous les KPIs. Toutes les données sont chez nous, ce qui nous permet de monitorer beaucoup mieux que si on le faisait sur des plateformes des GAFAM.
Avez-vous déjà pu traiter certains sujets d’une manière impossible sur Instagram ou TikTok ?
En ce qui concerne la liberté de traitement des sujets, nous sommes tranquilles. Contrairement aux réseaux sociaux où certaines vidéos peuvent être bloquées à cause de mots-clés ou d'images, le Micromag offre une plateforme où ces restrictions n’existent pas.
En revanche, lorsque nous repartageons des vidéos issues du Micromag sur des réseaux sociaux comme Instagram, nous modifions parfois le contenu pour éviter la censure. Par exemple, nous avons dû remplacer certains mots par des étoiles pour éviter que nos vidéos ne soient bloquées ou supprimées. C’est un exemple de la liberté que nous avons de fonctionner sur notre propre plateforme, où ce genre de censure n'existe pas.
Le Micromag représente une alternative intéressante aux réseaux sociaux, car il offre à la fois une forme de contenu qui adopte les codes des réseaux sociaux tout en offrant une expérience de lecture plus riche et interactive.
La plateforme est très intuitive et déjà équipée de nombreux gabarits pré-développés qui permettent de créer facilement des contenus de qualité, en combinant vidéos, audio, texte et images. Cela permet de produire rapidement un contenu visuellement attrayant et efficace, sans avoir à engager des coûts de développement élevés.
L’accès au Micromag est gratuit mais nécessite une inscription au milieu du défilement. Quel impact ce choix a-t-il sur la rétention des lecteur·ices ?
En effet, au fil de la lecture, l’utilisateur·ice doit soit entrer son adresse mail, soit s’abonner via SMS afin de poursuivre. Les e-mails et les numéros de téléphone que l’on collecte lors de l'inscription font partie de notre base d'abonné·es. L'objectif principal est de créer une communauté propre, ce qui nous permet de mieux connaître notre audience. Mais pour être clair, nous ne commercialisons pas ces données.
Les Micromags français, avec une douzaine d'écrans assez fournis — mêlant vidéos, textes et quiz — maintiennent une durée de lecture moyenne d’environ 8 minutes sur 15 à 20 minutes de lecture. C’est assez énorme quand on pense que sur les réseaux sociaux, les gens n'ont pas toujours le temps ou l’envie de s'attarder sur un contenu aussi long. À Montréal, URBANIA a dépassé les 90 000 abonné·es au Micromag, avec des taux d’ouverture et d’engagement très élevés. Le temps passé sur un Micromag est bien plus long que sur un site classique, preuve que ce format favorise une lecture plus approfondie.
Ce modèle a aussi été testé avec certain·es de nos partenaires chez qui l’abonnement est payant, mais où la stratégie fonctionne bien. C’est intéressant de voir que certains médias traditionnels pourraient envisager un modèle similaire, basé sur l’abonnement payant tout en offrant des contenus premium, mais cela demande une transition délicate du format papier au numérique.
Pour nous, ce test est un moment clé pour évaluer la valeur que les lecteur·ices attribuent à cette expérience. Le Micromag peut sembler déstabilisant au début, mais si les gens sont prêts à s'abonner, même de manière gratuite, cela montre qu’il y a un intérêt pour ce format.
Comment monétisez-vous le format ?
Aujourd’hui, on ne fait pas le Micromag d’URBANIA avec des annonceur·ses, mais on vend le modèle en marque blanche grâce à un modèle d’agence. En d’autres termes, URBANIA vend un Micromag personnalisé à des marques, des fondations, des institutions, mais sans afficher son nom.
Nous avons notamment réalisé un Micromag pour la Campagne des Jeux Olympiques concernant l’accessibilité. Il s’agissait de 20 frames vidéo, créées en motion design et en langue des signes, pour expliquer le dispositif d'accompagnement des personnes en situation de handicap avant, pendant, et après les jeux.
Ce modèle permet une grande flexibilité dans les usages du Micromag et peut répondre à des besoins très variés.
Cela dit, en ce qui concerne la publicité, il peut y avoir une dimension intéressante. Le format fonctionne par frame, un peu comme dans un magazine papier : on tourne une page, et on voit une publicité qui n’est pas intrusive, mais qui reste visible sans se mélanger avec les contenus journalistiques. Cela permet de maintenir une ligne éditoriale claire, tout en offrant des espaces potentiels pour des annonceur·ses.
Pourrait-on imaginer, demain, un Micromag adapté aux médias indépendants ?
Il serait tout à fait envisageable de proposer cette solution à des acteur·ices du journalisme indépendant. Ce modèle pourrait aider à libérer les médias d'une partie de la pression exercée par les réseaux sociaux et les algorithmes. Aujourd'hui, cette question est encore plus présente avec les évolutions récentes des plateformes comme Meta ou Twitter (maintenant X).
Algorithmes imprévisibles, effondrement du trafic, dépendance aux plateformes : les médias se retrouvent piégés par un Internet qu’ils ne maîtrisent plus. Comment préserver leur lien avec leur audience ? Tour d’horizon des initiatives en cours, par notre journaliste Owen Huchon.
Il y a un vrai problème avec les algorithmes qui, au final, ne vont pas forcément favoriser les médias indépendants ou les contenus de qualité. Les réseaux sociaux ne sont pas un terrain de jeu égal pour tous·tes, et il est de plus en plus difficile pour les médias indépendants de se faire entendre sur ces plateformes.
Un de nos rêves serait de créer une plateforme pour rassembler les médias indépendants. Chacun pourrait contribuer à hauteur de ses capacités en proposant par exemple une enquête, un reportage, voire un contenu humoristique.
Cela permettrait d'offrir un produit diversifié sans que chaque acteur·ice ait à se surcharger. La clé serait de créer un média commun où chaque participant·e pourrait apporter sa spécificité sans avoir à produire un magazine entier. Et dans cette logique, cela justifierait potentiellement un abonnement payant, car l'utilisateur·ice aurait accès à une sélection de contenus de qualité issus de la scène indépendante. L’idée, c’est que ce ne soit pas simplement un patchwork de contenus, mais qu’il y ait une ligne éditoriale commune, une thématique forte. Un tel format pourrait avoir du succès, surtout si l’on parvient à créer une véritable valeur ajoutée pour les médias indépendants.
Pour aller plus loin
- Là où les libertés démocratiques sont menacées par la montée de l’extrême droite et où la concentration des médias fragilise la diversité de l’information, la mutualisation s’impose du côté des indés. Vous qui lancez un nouveau format éditorial aux côtés d’une autre rédaction indépendante, vous qui avez testé par le passé des offres d’abonnements communes, qui projetez de rejoindre un lieu spécialement pour les médias ou qui repensez votre management pour plus de coopération : témoignez !
- Par ici pour retrouver le retour d’expérience Florent Peiffer, président d’URBANIA France lors de la soirée de lancement de notre livre Créer un média.
- Comment traiter des sujets liés à la sexualité ? Dans cette table ronde du Festival Imprimé 2024, Anaïs Carayon, rédactrice en chef d’URBANIA France, défend le traitement de la sexualité comme un vrai sujet de société.
- Quelle approche privilégier : produire de nombreux articles et garantir une information exhaustive aux lecteurs et lectrices sur un maximum de sujets, ou réduire la production pour consacrer davantage de moyens au service de la qualité éditoriale ? Si vous nous connaissez un peu, la réponse est dans la question. Quelques idées de formats pour raconter une histoire autour de vos histoires en utilisant vos atouts journalistiques et éditoriaux.
La newsletter de Médianes
La newsletter de Médianes est dédiée au partage de notre veille, et à l’analyse des dernières tendances dans les médias. Elle est envoyée un jeudi sur deux à 7h00.