Semafor, média en construction

Ben Smith est le cofondateur de Semafor, un média américain d’information généraliste en cours de construction. Il se concentrera sur des sujets clés comme la finance, la technologie, le climat, la sécurité internationale et la politique.

Ben Smith : « Je ne demanderai pas aux journalistes de partager leurs opinions »

— 12 juillet 2022
Collision Conf

Pour ouvrir notre série d’articles Médias & Opin­ions, le jour­nal­iste améri­cain Ben Smith, spé­cial­iste des médias, a accep­té de répon­dre à nos ques­tions. Dans nos échanges, par e‑mail, il nous a livré son analyse de la place de l’opinion dans les médias et nous en a dit un peu plus sur la réflex­ion édi­to­ri­ale qu’il mène à ce sujet dans la con­struc­tion de son nou­veau pro­jet : Semafor.

Spé­cial­iste du monde des médias, comme l’illustre son par­cours pro­fes­sion­nel aux mul­ti­ples cas­quettes, Ben Smith est le cofon­da­teur du média Semafor. Après avoir été le rédac­teur en chef de Buz­zFeed News, il a été chroniqueur média pour le New York Times entre 2020 et 2022. Avant cela, il a cou­vert la poli­tique pour de nom­breux médias dont Politi­co

Semafor, un média d’information général­iste, en cours de con­struc­tion, devrait voir le jour le 15 octo­bre 2022, comme annon­cé lors d’un pré-événe­ment le 7 juil­let dernier. Les deux cofon­da­teurs Ben Smith et Justin Smith (aucun lien de par­en­té), deux som­mités des médias améri­cains (Justin Smith était directeur général de Bloomberg), ont annon­cé en jan­vi­er dernier qu’ils quit­taient leurs rédac­tions respec­tives pour lancer leur pro­pre média. Ils ont égale­ment dépêché des jour­nal­istes clés de grandes rédac­tions améri­caines pour rejoin­dre l’aventure Semafor. Par­mi eux, on compte déjà Gina Chua, anci­enne rédac­trice en cheffe chez Reuters, la jour­nal­iste Liz Hoff­man du Wall Street Jour­nal, le jour­nal­iste tech Reed Alber­got­ti du Wash­ing­ton Post, Joe Pos­ner qui a co-fondé la divi­sion Vox Video de Vox.com ou encore Kadia Goba, une jour­nal­iste poli­tique de Buz­zFeed News. Ces choix très pré­cis ne relèvent pas du hasard puisque Ben Smith con­sid­ère les jour­nal­istes comme des repères et des références pour les lecteur·ices. Il compte bien met­tre leurs voix en avant. 

Selon un arti­cle du New York Times, Semafor se con­cen­tr­era sur des sujets clés comme la finance, la tech­nolo­gie, le cli­mat, la sécu­rité inter­na­tionale et la poli­tique améri­caine. « Il y a 200 mil­lions de per­son­nes qui ont fait des études uni­ver­si­taires, qui lisent en anglais, mais que per­son­ne ne traite vrai­ment comme un pub­lic, mais qui se par­lent et nous par­lent, a déclaré Ben Smith en jan­vi­er dernier, c’est ce que nous con­sid­érons comme notre public. »

Com­ment analy­sez-vous la sépa­ra­tion entre faits et opin­ions dans la presse général­iste d’aujourd’hui ?

Je pense que l’ar­ti­cle d’in­for­ma­tion tra­di­tion­nel en langue anglaise est une « boîte noire » dans laque­lle le point de vue du jour­nal­iste et les faits sont fusionnés. 

Il est donc com­préhen­si­ble que des lecteur·ices ne sachent pas faire la dif­férence entre les faits et les opin­ions. Une grande par­tie de cette con­fu­sion se répand d’ailleurs sur les réseaux soci­aux. Ces plate­formes envoient toutes sortes d’autres infor­ma­tions et de dés­in­for­ma­tions qui vien­nent con­forter les préjugés des lecteur·ices.

Avez-vous des exem­ples de médias qui font un tra­vail de sépa­ra­tion claire entre les faits et les opinions ?

Je ne cit­erai pas de noms, mais je pense qu’il y a une manière de le faire qui me paraît ennuyeuse, qui con­siste sim­ple­ment à sup­primer toute analyse et à effac­er la voix du jour­nal­iste. Le jour­nal­isme sous forme de chronique est assez courant en France et encore rare aux États-Unis. J’ai été autorisé à le faire au New York Times. Un arti­cle dans lequel vous pou­vez à la fois annon­cer les nou­velles et don­ner votre point de vue sur celles-ci, tout en ayant con­science que les faits et votre point de vue sont deux choses différentes.

Capture d'écran du site de Semafor

Cap­ture d’écran du site de Semafor

Semafor accordera de l’im­por­tance à la sépa­ra­tion des faits et des opin­ions. Quelles réflex­ions édi­to­ri­ales avez-vous menées à ce sujet ? 

Nous sommes en train d’in­té­gr­er cet élé­ment dans notre design, et nous espérons que vous l’ap­précierez lors du lancement ! 

NDLR : L’article du New York Times donne plus d’informations à ce sujet : « Les arti­cles de presse seront divisés en sec­tions dis­tin­guant les faits de l’opin­ion. Les titres des jour­nal­istes seront aus­si impor­tants que les gros titres. Les arti­cles de presse, conçus avec un fond jaune pâle et des titres bleu cobalt, seront divisés en sec­tions afin de faire la dis­tinc­tion entre les infor­ma­tions factuelles, l’analyse du jour­nal­iste et un éven­tail de points de vue sur les actu­al­ités. Les titres de reportages seront dimen­sion­nés de la même manière que les gros titres, dans le but de nouer des rela­tions directes entre les jour­nal­istes de Semafor et son pub­lic »

Vous veillez égale­ment à cul­tiv­er des rela­tions directes entre les jour­nal­istes de Semafor et son pub­lic. Don­ner son avis en tant que jour­nal­iste est-il un gage de trans­parence à l’égard de vos lecteurs ?

Je ne deman­derai pas aux jour­nal­istes de partager leurs opin­ions poli­tiques, mais plutôt leurs analy­ses expertes des sujets sur lesquels ils écrivent. C’est un fait qu’au­jour­d’hui les gens font plus con­fi­ance aux indi­vidus qu’aux insti­tu­tions. La preuve, vous avez Macron !

NDLR : Dans le New York Times, Ben Smith pré­cise que les jour­nal­istes seront encour­agés à don­ner leur pro­pre point de vue sur les réseaux soci­aux « de manière juste et analytique ».


Pour aller plus loin

  • Axios dévoilait en mars le mod­èle économique de Semafor. Les fon­da­teurs doivent lever 50 mil­lions de dol­lars et se tour­nent vers de gros investis­seurs comme le cryp­to-mil­liar­daire Sam Bankman-Fried ; Jes­si­ca Lessin, la fon­da­trice de The Infor­ma­tion ; David G. Bradley, prési­dent émérite de The Atlantic, et John Thorn­ton, cofon­da­teur de l’Amer­i­can Jour­nal­ism Project et du Texas Tri­bune. Les opéra­tions seront ini­tiale­ment soutenues à hau­teur d’en­v­i­ron 25 mil­lions de dol­lars de la part des investis­seurs, les pre­miers revenus provenant de la pub­lic­ité et des événe­ments en direct. Les jour­nal­istes con­nus qu’ils recru­tent, leur per­me­t­tent d’at­tir­er les abonnements. 

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