Changement de stratégie face à la polarisation du débat public

Cet article s'inscrit dans notre série sur les médias et les opinions.

Changement de stratégie face à la polarisation du débat public

— 30 août 2022

Face à la polar­i­sa­tion du débat pub­lic et à l’évo­lu­tion de la stratégie numérique des médias, cer­tains titres préfèrent réduire le nom­bre de pages con­sacrées aux tri­bunes et opin­ions, comme le groupe Gan­nett aux États-Unis. D’autres, comme la Euro­pean Review of Books, mis­ent sur le for­mat long et met­tent en avant les idées plutôt que les opinions.

Dans notre arti­cle sur les médias qui con­stru­isent leur propo­si­tion édi­to­ri­ale autour de l’opinion, Syl­vain Bourmeau, cofon­da­teur du média AOC, analyse la place de l’opinion dans les médias améri­cains : « Il y a une par­ti­tion bien plus claire dans cette presse out­re-atlan­tique entre ce qui relève de l’opinion et le reste, et cela fonc­tionne très bien auprès du pub­lic ». Pour­tant, cer­tains médias améri­cains revoient leur stratégie en matière de sépa­ra­tion entre les actu­al­ités et ce qui relève de l’opinion. À l’image du groupe Gan­nett, pro­prié­taire de 250 titres de presse locale, soit un quo­ti­di­en sur cinq aux États-Unis dont USA Today, le Des Moines Reg­is­ter ou le Detroit Free Press

En dif­fi­culté finan­cière, Gan­nett fait le choix de réduire les pages opin­ions quo­ti­di­ennes à quelques jours par semaine, tout en recen­trant la propo­si­tion édi­to­ri­ale sur le jour­nal­isme de prox­im­ité, de dis­cus­sion et de solution.

Réduction des chroniques d’opinion

Le groupe a pour objec­tif d’in­ve­stir davan­tage dans le numérique. Il a donc inter­rogé ses lecteur·ices à tra­vers des sondages. Cinq points prin­ci­paux en ressor­tent, comme le relève Poyn­ter. Selon le rap­port, les édi­to­ri­aux quo­ti­di­ens et les tri­bunes rédigés par des invité·es extérieur·es à la rédac­tion sont tou­jours les arti­cles les moins lus en ligne. Le pub­lic ne souhaite pas qu’on lui fasse la morale ou qu’on lui dise ce qu’il doit penser. Les lecteur·ices peu­vent trou­ver sur Inter­net un large éven­tail d’opin­ions sur des ques­tions nationales, et repro­duire ce type de con­tenu au niveau local serait donc une perte de temps et de budget. 

Lucas Grund­meier, rédac­teur en chef de la rubrique opin­ion du Des Moines Reg­is­ter a écrit dans une chronique datant du mois de mars dernier, que des dis­cus­sions avec des lecteur·ices ont révélé plusieurs points. Les édi­to­ri­aux répè­tent tou­jours les mêmes dis­cus­sions par­ti­sanes, et sem­blent des­tinés à attis­er les divi­sions plutôt qu’à dis­cuter de solu­tions. « Nous met­trons désor­mais l’ac­cent sur la qual­ité, et non sur la quan­tité, en pas­sant à la pub­li­ca­tion d’une seule page d’opin­ion par semaine. Notre sec­tion actuelle de qua­tre pages du dimanche se pour­suiv­ra. Et le con­tenu restant sera local et même hyper­local, en met­tant l’ac­cent sur les solu­tions », pré­cise-t-il dans sa chronique. 

Capture d'écran de la chronique de Lucas Grundmeir

Cap­ture d’écran de la chronique de Lucas Grundmeir

Pour s’adapter aux usages numériques

Le tour­nant numérique est la prin­ci­pale rai­son de la réduc­tion des pages opin­ions. Par exem­ple, The Repub­lic of Ari­zona appar­tenant égale­ment au groupe Gan­nett a annon­cé que les chroniques d’opinion seront tou­jours pub­liées quo­ti­di­en­nement sur le site sous la forme d’édi­to­ri­aux non signés et d’invité·es. Elles seront moins nom­breuses, mais plus engageantes. Dans son édi­tion imprimée, ces chroniques n’ap­pa­raîtront désor­mais que trois jours par semaine afin de pou­voir « recen­tr­er [le] temps et [les] efforts sur la facil­i­ta­tion d’un dia­logue plus appro­fon­di sur les ques­tions clés affec­tant les habi­tants de l’Arizona ».

Cepen­dant, dans l’e­space numérique, l’audience peut avoir des dif­fi­cultés à dis­tinguer les arti­cles d’opin­ion des sim­ples reportages. C’est en tout cas ce que rap­porte le sondage que Gan­nett a mené auprès de ses lecteur·ices.

Gan­nett recom­mande main­tenant à ses jour­naux de ne pas s’avancer sur des pronos­tics ou de soutenir un·e can­di­dat·e dans la course à la prési­dence, à la Cham­bre et au Sénat, compte tenu de leur influ­ence décrois­sante et de leur poten­tiel à détourn­er cer­tains lecteur·ices. The Repub­lic, basé à Phoenix, a déjà repris la sug­ges­tion. Gage d’objectivité ou peur d’assumer des pris­es de posi­tion risquées ? Cha­cun·e se fera son opin­ion justement. 

Distinction entre les idées et l’opinion

Faire un média qui exclut l’opinion, mais qui choisit de met­tre en avant les idées : une nuance qui mérite d’être creusée. Pour la com­pren­dre, Sander Pleij le rédac­teur en chef de la Euro­pean Review of Books, nous éclaire. « Je défi­nis l’opinion comme un texte dans lequel un auteur défend ses affir­ma­tions et je n’estime pas cela intéres­sant pour le lecteur. Je ne dis pas que je suis con­tre les opin­ions, ce qui est d’ailleurs une opin­ion, mais on en voit partout ! ». La Euro­pean Review of Books est écrite en anglais et son rédac­teur en chef est hol­landais. La revue fait appel à des auteur·ices pour écrire sur des sujets con­cer­nant l’Europe à tra­vers des thèmes exigeants et aus­si divers que l’Ukraine, le social­isme, Google, la lit­téra­ture ou encore l’histoire. Dans le préam­bule de la revue, Sander Pleij, écrit « we want a bril­liant essay », ce qui annonce l’ambition du mag­a­zine. La revue ne s’arrête pas là, car c’est aus­si un objet qui appar­tient au lecteur·ice : pour pour­suiv­re la lec­ture des essais, nous devons détach­er les pages. L’idée est de piocher et de creuser les sujets qui nous intéressent. À l’image de médias comme Le Grand Con­ti­nent, un site et une revue con­sacrés à la géopoli­tique et aux ques­tions européennes, éditée par le Groupe d’é­tudes géopoli­tiques, une asso­ci­a­tion indépen­dante fondée à l’ENS, la revue pub­lie des arti­cles longs que l’on prend le temps de lire. Sander Pleij et son équipe l’ont pen­sé en obser­vant les pra­tiques des médias général­istes : « il y a de moins en en moins de cul­ture dans les mag­a­zines et lorsqu’il y en a, le con­tenu reste pau­vre ».

Couverture du premier numéro de la European Review of Books

Cou­ver­ture du pre­mier numéro de la Euro­pean Review of Books

Comme pour tout média qui tend la plume à des auteur·ices, une ques­tion cen­trale se pose : à qui donne-t-on la parole et qui est légitime de par­ler sur tel ou tel sujet ? Les pro­fils des auteur·ices de la revue sont divers, de jour­nal­istes, à des écrivain·es en pas­sant par des archi­tectes ou des enseignant·es chercheur·euses. « Je regarde avant tout leurs con­tri­bu­tions précé­dentes et ce sont sou­vent des noms qui me sont souf­flés par des col­lègues ». La ques­tion du choix des sujets est d’autant plus impor­tante pour la revue que sa palette des sujets abor­dés est large. « Tout peut être un sujet du moment que l’on appro­fon­dit et que l’on est dans la dis­cus­sion plutôt que dans la réac­tion ». Sander Pleij se place en défenseur d’un débat apaisé loin des réac­tions quo­ti­di­ennes sur l’actualité permanente. 

Varier les formats

D’autres titres comme le New York Times, n’ont pas réduit leurs pages opin­ions, mais innovent dans des for­mats orig­in­aux. Le jour­nal donne par exem­ple la parole aux lecteur·ices pour qu’ils et elles puis­sent réa­gir à des chroniques. Comme cet arti­cle dans lequel les lecteur·ices répon­dent à une chronique pro-vie en pleine con­tro­verse sur l’interdiction de l’avortement aux Etats-Unis. Le New-York Times per­met égale­ment à des auteur·ices de revenir sur leur anci­enne chronique. Cer­tain·es ont changé d’avis et se ravisent. Comme dans cette chronique sur l’utilisation de Face­book dans laque­lle Farhad Man­joo inci­tait tous·tes les inter­nautes à se créer un compte sur le réseau social, avant de chang­er d’avis voy­ant que les pra­tiques de la plate­forme ne respec­taient pas la vie privée des util­isa­teur·ices. Ou encore ce texte du chroniqueur d’opin­ion Bret Stephens qui n’avait pas vu venir le spec­tre aus­si large qu’est celui de l’électorat de Don­ald Trump. 

Réduc­tion des pages opin­ions, inven­tion de nou­veaux for­mats, mise en avant les idées plutôt que les opin­ions, les médias innovent. Reste à savoir si le pub­lic appré­cie ces nou­velles recettes.

 

Pour aller plus loin

Les direc­tives du groupe Gan­nett con­cer­nant la restruc­tura­tion des pages opinions.

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