Construire sa proposition éditoriale autour de l’opinion

Le Drenche en a fait un outil pédagogique, AOC l’utilise pour mettre en avant les chercheur⸱euses et cibler un public avisé

Construire sa proposition éditoriale autour de l’opinion

— 16 août 2022

Pen­dant que cer­tains médias s’efforcent de sépar­er la rubrique « opin­ions » du reste de l’actualité, d’autres pren­nent le con­tre­pied et l’in­sèrent au cœur de leur propo­si­tion édi­to­ri­ale. Le Drenche en a fait un out­il péd­a­gogique, AOC l’utilise pour met­tre en avant les chercheur⸱euses et cibler un pub­lic avisé.

Le Drenche a con­stru­it toute sa propo­si­tion édi­to­ri­ale sur la péd­a­gogie et l’opinion : per­me­t­tre à des chercheur⸱euses et expert⸱es d’exprimer leur point de vue, afin de don­ner les clés aux lecteur⸱ices pour qu’ils et elles se for­gent leur pro­pre opin­ion. Les arti­cles sont présen­tés de sorte à ce que celles et ceux qui ne con­nais­sent rien à un sujet d’actualité, puis­sent en saisir les enjeux. 

À la fois un site inter­net et un mag­a­zine papi­er men­su­el gra­tu­it, Le Drenche, abor­de les grands sujets d’actualité néces­si­tant un éclairage : la réforme des retraites, les sys­tèmes d’élections ou encore des ques­tions économiques. En haut des arti­cles, l’équipe édi­to­ri­ale se charge de remet­tre le sujet dans son con­texte et de l’expliquer. Ensuite, vient la par­tie opin­ion : deux chercheur⸱euses expri­ment leur point de vue sur le sujet, l’un pour, l’autre con­tre. Les com­men­taires sont égale­ment ouverts aux lecteur⸱ices pour qu’ils et elles puis­sent exprimer leur opinion.

Le pour et le contre

À l’origine, les deux cofon­da­teurs Flo­rent Guig­nard et Antoine Dujardin ne sont pas jour­nal­istes mais ingénieurs dans l’énergie. Avant de lancer Le Drenche, ils sont par­tis d’un con­stat et d’une frus­tra­tion per­son­nelle : « Nous pen­sons qu’expliquer l’actualité relève d’une néces­sité démoc­ra­tique, puisqu’à la fin, ce sont les citoyen⸱nes qui votent. Nous cher­chons à avoir un impact social », pré­cise Flo­rent Guig­nard, cofon­da­teur. Il prend régulière­ment l’exemple de l’Im­pôt Sur la For­tune : « L’ISF est par­lant puisqu’il est dif­fi­cile d’en saisir les bases alors nous nous char­geons de l’expliquer au lecteur et ce, pour tout un tas d’autres sujets. Nous avons, par exem­ple, une rubrique dans la ver­sion papi­er inti­t­ulée explique-moi comme si j’avais 5 ans”. » 

En tant qu’anciens ingénieurs, ils con­ser­vent une cer­taine méthodolo­gie sci­en­tifique dans leur démarche édi­to­ri­ale : le raison­nement et l’argumentation, ce qui rejoint finale­ment le tra­vail journalistique.

L’autre enjeu du Drenche, à son lance­ment en 2017, était celui de la place de l’opinion. Les deux cofon­da­teurs esti­ment que les médias n’affichent pas tou­jours assez claire­ment leurs pris­es de posi­tion et le pub­lic ne fait pas tou­jours la dif­férence entre ce qui relève de l’opinion et des faits, ce qui con­tribue à la défi­ance des citoyen⸱nes. « Le manque de con­fi­ance, notam­ment des plus jeunes, envers les médias est aus­si un défi auquel on tente de répon­dre ». Le Drenche entend miser sur la trans­parence dans la présen­ta­tion de ceux et celles qu’ils inter­ro­gent. Con­crète­ment, sur le site, la par­tie opin­ion est bien dis­tincte de la par­tie expli­ca­tion et le média met en avant le nom et la fonc­tion des expert⸱es inter­rogé⸱es. 

Choisir à qui l’on donne la parole

« Com­ment choisir à qui l’on donne la parole ? Quelle légitim­ité a‑t-on de choisir qui peut avoir la parole ou non ? ». Ce sont des ques­tions que se sont posées les cofon­da­teurs. Pour cela, ils ont établi une charte rel­a­tive à la par­tie opin­ion des arti­cles. « Nous voulions définir des critères objec­tifs, à la fois sur le choix des sujets et à des­ti­na­tion des experts que nous inter­ro­geons », explique Flo­rent Guig­nard. En ce qui con­cerne les choix édi­to­ri­aux, la rédac­tion ne traite pas de sujets qui ont trait à la recherche d’une vérité. Par exem­ple : est-ce que le vac­cin est effi­cace ? Ni ce qui relève d’une déci­sion de jus­tice ou du juge­ment moral d’une per­son­ne, « ce qui nous évite ça nous évite des pro­pos prob­lé­ma­tiques ». Les per­son­nes inter­rogées sont choi­sis selon trois critères : la légitim­ité, la com­pé­tence et l’en­gage­ment. Le poste et les respon­s­abil­ités occupées par celle ou celui qui donne son avis con­stituent l’élément cen­tral. Flo­rent Guig­nard prend l’exemple d’un arti­cle reprenant une actu­al­ité de 2016 : « faut-il rem­plac­er les églis­es aban­don­nées en mosquées ? ». Un évêque explique pourquoi il est pour. « Sa fonc­tion fait fig­ure de référence, l’article a été sujet à dis­cus­sions entre les lecteurs après la pub­li­ca­tion et c’est ce que nous recher­chons »

L’inspiration anglo-saxonne

AOC se définit comme un « quo­ti­di­en d’idées ». Chaque jour, trois textes sont pub­liés : une analyse, une opin­ion et une cri­tique, d’où le nom du média. À la recherche d’un jour­nal­isme à nou­veau ver­ti­cal, AOC entend être un repère au milieu du flot d’informations que nous recevons.

Syl­vain Bourmeau, son fon­da­teur, prend appui sur la presse améri­caine et anglo-sax­onne. « Il y a une par­ti­tion bien plus claire dans cette presse entre ce qui relève de l’opinion et le reste. En France, on con­state un mélange des gen­res qui n’est pas souhaitable, on accorde beau­coup d’importance à la sig­na­ture, à la fig­ure jour­nal­is­tique ». Dans les pages des jour­naux out­re-atlan­tique, on trou­ve ce qu’on appelle les op-ed, des textes signés de per­son­nes extérieures à la rédac­tion qui expri­ment leur point de vue, placés en face des édi­to­ri­aux. Le New York Times a par exem­ple rem­placé sa par­tie “op-ed” en 2021 par “Guests Essay” : « une mise à jour essen­tielle à l’heure du numérique », selon le jour­nal. Et Syl­vain Bourmeau de rap­pel­er que les pages opin­ions car­ton­nent auprès du pub­lic américain. 

AOC a pen­sé sa propo­si­tion édi­to­ri­ale en s’inspirant de cette sépa­ra­tion claire du mod­èle améri­cain. Dans ce média, lancé il y a qua­tre ans, les textes sont écrits par des chercheur⸱euses, des uni­ver­si­taires, des artistes ou encore des jour­nal­istes. Leur point com­mun : être des auteur⸱ices et con­naître par­faite­ment leurs domaine, être reconnu·es pour cela. Com­ment dis­tinguer l’analyse de l’opinion ? « Ce n’est pas une sci­ence exacte, observe Syl­vain Bourmeau, une per­son­ne qui con­naît par­faite­ment un sujet relève plutôt de l’analyse. Une opin­ion sug­gère un point de vue con­stru­it, venant d’un auteur qui a la légitim­ité à pren­dre la parole sur un sujet ». 

L’opinion de l’auteur⸱ice : repère d’autorité

Met­tre en avant le monde de la recherche sur des sujets d’actualité, est le cœur même de la propo­si­tion édi­to­ri­ale d’AOC. « Nous avons pub­lié plus de 2000 auteurs, on ne hiérar­chise pas en fonc­tion de la notoriété mais on les choisit par­mi ceux qui nous sem­blent les plus per­ti­nents sur tel sujet. Nous avons récem­ment pub­lié Judith But­ler sur la sit­u­a­tion aux États-Unis. C’est peut-être l’une des, si ce n’est la, plus grandes philosophes améri­caines ». À la ques­tion, « à qui ne don­ner­iez-vous pas la parole dans la rubrique opin­ion ? », AOC a pour seule lim­ite de ne pas par­ler de sujets illibéraux ou liberticides. 

Le média s’inscrit dans la durée et dans sa glob­al­ité puisque « nous sommes un pro­jet ency­clopédique dans le sens ou l’on par­le de tout. Nous voulons lut­ter con­tre cette ten­dance qui con­siste à être spé­cial­iste d’un seul sujet et ne pas s’intéresser à d’autres domaines. Nous souhaitons que nos lecteurs pensent par analo­gie ».

Selon Syl­vain Bourmeau, la hiérar­chi­sa­tion de l’information a été sac­ri­fiée ces dernières années. Les auteur⸱ices per­me­t­tent de retrou­ver cette fig­ure d’autorité et de repère. « Nous recher­chons donc cette ver­ti­cal­ité, avec notre idée rad­i­cale de pro­pos­er unique­ment trois arti­cles par jour ». AOC n’est pas par­tie d’un con­stat mais d’une envie per­son­nelle : « C’est à nous de faire des propo­si­tions inédites aux lecteurs ».  

Et le lec­torat est deman­deur, Le Drenche accorde aus­si une place toute par­ti­c­ulière à l’opinion des lecteur⸱ices puisque le média organ­ise des con­férences de rédac­tion sur Twitch, nous en par­lions dans une newslet­ter. Le pub­lic peut don­ner son avis sur les sujets, les experts inter­rogés, le pro­jet, les partenaires. 

NDLR : Médi­anes, le stu­dio, accom­pa­gne AOC sur des sujets liés au mar­ket­ing édi­to­r­i­al depuis avril 2022.


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