Inclusion dans les médias : un double déséquilibre à combler

En complément, nous vous conseillons de lire l'interview de Lénaïg Bredoux, gender editor chez Mediapart.

Inclusion dans les médias : un double déséquilibre à combler

— 23 février 2022
Crédits photo : Pexels

Le con­stat est clair et les études le mon­trent : les femmes et les minorités ne sont pas assez représen­tées dans les médias. Au-delà des chiffres qui per­me­t­tent de pren­dre con­science du prob­lème, des pistes de solu­tions exis­tent. On les explore avec Mathilde Saliou, jour­nal­iste chez Flint et mem­bre de Prenons la Une et Cécile Méadel, soci­o­logue et chargée de con­duire l’étude du Glob­al Media Mon­i­tor­ing Project en France.

Il aura fal­lu une crise san­i­taire pour que celles et ceux qui n’ avaient pas con­science du prob­lème en pren­nent toute la mesure. Il s’agit ici de la sous-représen­ta­tion des femmes et des minorités dans les reportages et arti­cles de cer­tains médias. La dernière étude du Glob­al Media Mon­i­tor­ing Project (GMMP) a révélé que les femmes représen­tent env­i­ron 30% des sujets évo­qués dans les nou­velles. « L’étude est menée tous les 5 ans et la dernière date de 2020. Nous effec­tuons cette étude mon­di­ale sur un seul jour don­né alors ce n’est pas for­cé­ment représen­tatif, mais ça donne une idée et je pense même que ça sous-estime la place des femmes », assure Cécile Méadel.

Un déséquilibre dans les articles et reportages

Cet éclairage s’est révélé plus qu’utile puisque les obser­va­tions par­lent d’elles-mêmes dans une étude pub­liée par le CSA : au début de la crise san­i­taire, les femmes représen­tent 41% des appari­tions télévisées et radio, mais surtout, elles sont sur­représen­tées dans les scènes de vie quo­ti­di­enne comme pour par­ler de la façon dont elles vivaient la crise san­i­taire, le con­fine­ment ou l’école à la mai­son. Dans cette même étude, il est apparu que « des déséquili­bres per­durent dans d’autres caté­gories, et en par­ti­c­uli­er dans celle des experts et expertes », notam­ment pour les sujets économiques et poli­tiques, com­plète Cécile Méadel.

En France, les per­son­nes perçues comme non blanch­es représen­tent 16% des per­son­nes inter­rogées dans les pro­grammes télévi­suels d’information. Renou­vel­er son car­net d’adresses pour élargir son champ de représen­ta­tiv­ité peut par­fois pren­dre du temps. « Dans la mesure où vous êtes soumis à une pres­sion du temps, tout ce qui ralen­tit une rédac­tion a un coût », pour­suit la soci­o­logue. Pas facile donc pour les médias de chang­er leurs habi­tudes du jour au lendemain.

Un déséquilibre aussi dans les rédactions

Selon les chiffres de l’observatoire des métiers de la presse, les rédac­tions comp­taient 27% de rédac­tri­ces en chef en 2000 con­tre 39% en 2019 et 18% de direc­tri­ces de la pub­li­ca­tion ou de la rédac­tion en 2000 con­tre 30% en 2019. Les postes à respon­s­abil­ité ten­dent vers la par­ité, mais l’évolution reste lente. 

Face à cela, cer­taines rédac­tions agis­sent. La BBC a par exem­ple lancé son pro­jet d’é­gal­ité 50:50 en 2017. Sur le mod­èle du New York Times avec Jes­si­ca Benett, Medi­a­part a nom­mé Lénaïg Bre­doux comme respon­s­able édi­to­ri­ale aux ques­tions de genre, que nous avons inter­viewée dans cet arti­cle. « À côté des grandes rédac­tions, les médias émer­gents ont la pos­si­bil­ité de tester des choses que ne pour­raient pas faire de grandes rédac­tions », insiste Cécile Méadel.

 Pour une meilleure représentation dans les articles

« Je ne vous apprends rien quand je dis que le but d’un média est d’être représen­tatif de la société, en France nous comp­tons 52% de femmes, ce serait bien que ce chiffre soit le même dans les arti­cles », annonce Mathilde Saliou et de pour­suiv­re, compter le nom­bre de femmes inter­rogées en tant qu’expertes ou témoins est une bonne d’entrée. C’est en tout cas un pre­mier bon indi­ca­teur pour savoir où l’on en est. Heidi.news est allé encore plus loin dans la démarche en pub­liant un gen­der track­er ou Le Temps qui pub­lie les chiffres de la place des femmes dans ses pages Opin­ions et débats. La Suisse a un temps d’avance…

On est sou­vent ten­té d’interroger les mêmes per­son­nes, car on sait que ce sont de bons clients, qu’ils sont rodés à l’exercice médi­a­tique, que renou­vel­er son car­net d’adresses peut être long et qu’en tant que jour­nal­iste, nous pas­sons nos journées à courir après le temps. Mais alors, où trou­ver facile­ment des expertes pour se renou­vel­er ? Mathilde Saliou a juste­ment créé une ressource qui recense des sites. Par­mi eux, le site Les Expertes s’est dévelop­pé en parte­nar­i­at avec des rédac­tions français­es et recense des chercheuses dans plein de domaines dif­férents de la soci­olo­gie à la tech en pas­sant par l’économie, tout comme Voxfem­i­na.

De manière thé­ma­tique, voici quelques ressources pour la tech : 100 women, dans le jeu vidéo : wom­eningames, des sci­en­tifiques : 500 women sci­en­tist, dans le domaine de la san­té : Women in glob­al health, des chercheuses partout en Europe : Brus­sels binder. Aux États-Unis aus­si des plate­formes ont été créées comme She­Source et Informed Opin­ions. Aus­si en Afrique du Sud avec Quote This Woman. Pour une recherche plus large sur tous les thèmes et par régions : Reflect Real­i­ty.

Prenons la Une a égale­ment pro­duit une charte antiraciste à des­ti­na­tion des jour­nal­istes. Par­mi les con­seils : ne pas con­sid­ér­er que l’origine d’une per­son­ne est sa seule car­ac­téris­tique ou encore avoir des orig­ines ne présage pas d’une con­nais­sance pointue d’un envi­ron­nement. Si vous n’êtes pas à l’aise avec les sujets LGBT, vous pou­vez vous appuy­er sur le guide établi par l’association des jour­nal­istes LBGT (AJL). 

Dans les arti­cles il y a les mots, mais aus­si les images. Et vous con­nais­sez l’importance de l’impact des images dans le jour­nal­isme et sur les réseaux soci­aux. Plusieurs out­ils sont à votre dis­po­si­tion pour diver­si­fi­er vos illus­tra­tions : Black Illus­tra­tions, Gum­road, Blush.design. Pour le côté chiffres, Mathilde Saliou partage le compte Women Pho­to­graph qui a recen­sé le nom­bre de pho­tos pris­es par des femmes dans les prin­ci­paux titres de presse améri­cains en 2017, et ce n’est pas chou­ette… 

« Il faut travailler avec des journalistes spécialistes »

Comme le con­seille Lénaïg Bre­doux de Medi­a­part ou Mathilde Saliou de Prenons la une, « il faut tra­vailler avec des jour­nal­istes spé­cial­istes des ques­tions de genre ou de l’égalité »

Le traite­ment médi­a­tique de ces sujets est un piv­ot essen­tiel. Mathilde Saliou insiste notam­ment sur les arti­cles con­cer­nant les vio­lences faites aux femmes dont Prenons la Une a établi quelques recom­man­da­tions pour les jour­nal­istes. Du fait divers, ce sujet est devenu un enjeu de société. L’utilisation des bons ter­mes, ou pro­téger l’identité de la vic­time sont men­tion­nés dans le guide. « Le con­stat est clair quand un blog comme Les mots tuent relève les titres de cer­tains jour­naux qui par­lent de vio­lences con­ju­gales ou de fémini­cides  »

Dans les rédac­tions, le prob­lème du cyber­har­cèle­ment est aus­si un sujet pri­mor­dial pour Prenons la une. Les jour­nal­istes ne savent pas tou­jours com­ment agir, et un guide a été établi pour les accom­pa­g­n­er. Les sta­giaires peu­vent être en pre­mière ligne face au har­cèle­ment, voici un autre guide qui leur est des­tiné ain­si qu’aux rédactions. 

Il ne s’agit pas sim­ple­ment de cocher des cas­es et de rem­plir des quo­tas. Finale­ment ten­dre vers plus de représen­ta­tiv­ité relève d’un mécan­isme cir­cu­laire : plus il y aura de diver­sité dans les rédac­tions, plus il y aura une meilleure représen­ta­tion de la société dans sa com­plex­ité et donc de la réal­ité. Telle est la tâche qui incombe les médias. Pour Cécile Méadel, il ne s’agit pas de « sanc­tion­ner les médias qui n’ont pas encore pris le pas, mais d’avoir une poli­tique inci­ta­tive. Il faut un obser­va­toire qui tra­vaille dans la con­ti­nu­ité par exem­ple à l’I­NA et ren­forcer les for­ma­tions dans les écoles de jour­nal­isme à ce sujet »


Aller plus loin

Vous voulez savoir si votre organe de presse reflète votre com­mu­nauté ? Faites un audit des sources. Voici com­ment. — Nie­man Lab

États-Unis : les rédac­tions sont moins diver­si­fiées que l’ensem­ble des tra­vailleurs améri­cains — Pew Research Center

Ques­tions et répons­es de la com­mu­nauté : en tant que man­ag­er blanc, com­ment puis-je établir la con­fi­ance et être un bon allié pour mes col­lègues de couleur ? — Source

Pour une écri­t­ure plus inclu­sive qui n’ex­clut pas notre lec­torat — Le Temps

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