Pourquoi les médias se lancent-ils (à nouveau) dans les jeux ?

Certain·es abonné·es préfèrent jouer plutôt que de passer au crible les actualités. Peut-on leur en vouloir ?

Pourquoi les médias se lancent-ils (à nouveau) dans les jeux ?

— 27 octobre 2022
Luis Cortés

Certain·es abonné·es préfèrent jouer plutôt que de pass­er au crible les actu­al­ités. Peut-on leur en vouloir ?

Arti­cle traduit par Marine Slav­itch — Ver­sion orig­i­nale pub­liée sur le site du Nie­man Lab le 10 août 2022

La toute pre­mière fois qu’une grille de mots croisés a été pub­liée dans la presse, c’était dans l’édition du 21 décem­bre 1913 du New York World. Inté­grée dans la rubrique « Jeux » du jour­nal, elle con­te­nait alors des apho­rismes désuets et hila­rants de l’époque de Woodrow Wil­son [Le 28e prési­dent des États-Unis, au début du XXe siècle].

Les années ont passé et l’ambition des pages de jeux n’a pas bougé. Elles per­me­t­tent aux jour­naux de dévelop­per leur côté ser­vi­ciel en délivrant plus qu’une série d’informations quo­ti­di­ennes locales ou nationales. Dans les tré­fonds de leurs jour­naux, les lecteurs et lec­tri­ces trou­vent aujourd’hui les scores des matchs de la veille aux côtés des cas­es ban­des dess­inées et, bien enten­du, des fameuses grilles de Sudoku, de mots croisés et de mots mêlés. Les per­son­nes qui ne sont pas intéressées par la lec­ture des infor­ma­tions ont désor­mais elles aus­si une rai­son d’acheter le jour­nal, et telle est dev­enue l’ambition com­mer­ciale pre­mière de l’industrie des médias.

Au cours du siè­cle dernier, et plus par­ti­c­ulière­ment au cours des vingt dernières années, les dirigeant·es de l’édi­tion ont tout ten­té pour pro­pos­er autre chose que des clas­siques reportages écrits dans leurs pages. Des entre­pris­es comme Buz­zFeed et Vox se sont lancées à corps per­du dans la folie de la vidéo ver­ti­cale sur Face­book, ce qui s’est par ailleurs avéré être une très mau­vaise déci­sion. La chaîne sportive ESPN a fait con­stru­ire des restau­rants à Orlan­do [en Floride] et à Times Square [à New York], jusqu’à ce que les client·es avouent ne pas vouloir que le com­men­ta­teur [sportif] Ron Jawors­ki les suive hors de leur salon. De son côté, Play­boy s’est entière­ment débar­rassé de sa rédac­tion, et aujour­d’hui, le lien redirige vers un site de vête­ments qui vend des chemis­es et des cra­vates ornées du fameux logo lapin. Avec un peu de chance, vous pour­rez même récupér­er quelques NFTs au cours de votre visite. 

Tels sont les paris d’une indus­trie qui a été lente­ment érodée par le numérique. La pré­car­ité innée des médias web a obligé chacun·e à s’in­téress­er à une flopée de mod­èles économiques dou­teux, sou­vent assor­tis d’une durée de vie ridicule­ment courte. Mais la solu­tion actuelle­ment en vogue est déli­cieuse­ment antique. Partout, les jour­naux, les mag­a­zines et les sites web dévelop­pent leur sec­tion jeux. En jan­vi­er, Vul­ture a lancé ses pro­pres mots croisés,  « Vul­ture 10×10 », conçus pour être réso­lus à la pause-café. Le New York Times a fait l’ac­qui­si­tion de Wor­dle au début de l’an­née et con­tin­ue d’a­jouter des élé­ments à sa page d’ac­cueil débor­dante. Leur dernière pépite ? Des jeux d’échecs. Le New York­er, quant à lui, a fait de ses mots croisés une rubrique quo­ti­di­enne et a lancé l’été dernier un jeu de ques­tions-répons­es,  « Name Drop ». 

L’in­for­ma­tion ne manque pas en 2022. Aucune de ces pages de jeux n’est jamais venue rem­plac­er quelques défauts d’actualité poli­tique ou inter­na­tionale, bien au con­traire. Mais alors que les jour­nal­istes con­tin­u­ent de pub­li­er des arti­cles sur les grandes divi­sions améri­caines, que de nou­veaux vari­ants du Covid sont décou­verts chaque jour et que la marche du monde con­tin­ue de se dérouler à un rythme effréné, plusieurs respon­s­ables de médias choi­sis­sent de faire preuve d’humilité. Certain·es abonné·es préfèrent jouer plutôt que de pass­er au crible les actu­al­ités. Peut-on leur en vouloir ?

« La pre­mière grille de mots croisés [du New York Times] a été pub­liée en 1942, peu de temps après le bom­barde­ment de Pearl Har­bor. Cette tra­di­tion con­sis­tant à inté­gr­er des jeux dans le jour­nal pour faire diver­sion existe depuis qua­tre-vingts ans ! », explique Jonathan Knight, respon­s­able de la rubrique Jeux du Times depuis 2020. « Au pas­sage du numérique, nous avons fait le choix de nous con­cen­tr­er davan­tage sur l’ac­tu­al­ité. À présent, nous essayons de revenir à cette expéri­ence du jour­nal du dimanche. »

Knight a pris un chemin peu ortho­doxe dans les jour­naux. Avant de rejoin­dre le Times, il était vice-prési­dent de Zyn­ga, la société respon­s­able de cer­tains des jeux les plus renta­bles jamais créés (Far­mville, Words With Friends, etc.). Cet ADN est omniprésent dans la sec­tion Jeux du Times, qui regroupe aujour­d’hui une flopée de casse-têtes, avec une jauge qui suit la pro­gres­sion de chacun·e comme dans le jeu vidéo Call of Duty. « Vous jouez depuis huit lundis d’af­filée », lit-on sur la légende apposée à mon abon­nement, signe de la con­scien­cieuse habi­tude mati­nale de ma petite amie à résoudre des mots croisés.

Knight par­le ouverte­ment du désir du Times d’at­tein­dre 15 mil­lions d’abonné·es d’i­ci à la fin de l’an­née 2027, ce qui ne peut se faire de manière réal­iste qu’en investis­sant sur des ter­rains extérieurs aux con­tours tra­di­tion­nels des médias. À titre d’ex­em­ple, l’op­tion d’abon­nement « Games-only » du Times, qui vous donne accès à l’ensem­ble des grilles pour 40 dol­lars par an, compte plus d’un mil­lion d’abon­nés. Knight aide le Times à s’af­franchir des lim­ites d’un jour­nal, en le trans­for­mant en une plate­forme omni­vore qui n’hésite pas à sor­tir des sen­tiers bat­tus. Le Times est devenu un mod­èle de style de vie plutôt qu’un jour­nal, et c’est exacte­ment ce qui lui per­met de se développer.

« Notre stratégie con­siste à for­mer l’abon­nement essen­tiel pour les curieux·ses qui cherchent à com­pren­dre le monde, et cela va au-delà du fait de savoir ce qui s’est passé dans le monde la veille et de lire les actu­al­ités », ajoute Knight. « Cette stratégie ren­con­tre un franc suc­cès car l’of­fre d’abon­nement la met en avant. Nous affir­mons claire­ment à nos lecteur·ices : “Vous êtes for­cé­ment intéressé·e par quelques-uns des pro­duits que nous proposons”. »

Les con­clu­sions de Knight sont val­ables pour l’ensem­ble du secteur. « Les abonné·es qui jouent aux mots croisés ou aux quiz tous les jours sont plus sus­cep­ti­bles de renou­vel­er leur abon­nement », pré­cise Liz Maynes-Amin­zade, rédac­trice en chef de la rubrique Jeux du New York­er. Cette ten­dance se reflète par ailleurs dans les analy­ses de toutes les autres entre­pris­es médi­a­tiques qui ont investi dans les jeux.

Ceci nous amène à un point plus impor­tant con­cer­nant le boom des jeux. Liz Maynes-Amin­zade note que le New York­er dis­pose d’une tonne de chiffres sur l’usage de ses jeux numériques. Ces don­nées ne pou­vaient être récupérées lorsque les mots croisés étaient faits d’encre et de papi­er. Leur rôle est cru­cial étant don­né la com­péti­tiv­ité des rubriques Jeux dans le secteur depuis quelque temps.

« On a désor­mais de plus en plus d’op­tions par­mi lesquelles choisir. Je pense qu’il sera bien­tôt de plus en plus impor­tant pour les médias d’établir des iden­tités spé­ci­fiques pour leurs rubriques Jeux, estime Liz Maynes-Amin­zade. La barre est de plus en plus haute et les jeux clas­siques n’at­tireront pas for­cé­ment les lecteur·ices qui auront l’impression de pou­voir trou­ver mieux ailleurs ».

Il y aura des gagnant·es et des perdant·es. Les jour­nal­istes ont ten­dance à faire preuve de cynisme à l’é­gard des pos­si­bil­ités de sauve­tage conçues par leurs directeur·ices pour redress­er des chiffres en baisse ou des bud­gets pub­lic­i­taires en diminu­tion. Surtout lorsque ces straté­gies se matéri­alisent par d’autres options que par des reportages. Le fait est que le nom­bre de per­son­nes souhai­tant lire les infor­ma­tions est lim­ité. Ce con­stat a don­né nais­sance à une mul­ti­tude de mau­vais­es idées. Le gon­fle­ment, puis la con­trac­tion, les embauch­es, puis les licen­ciements, le pas­sage à la vidéo, puis le freinage de cette stratégie… Il peut être frus­trant de regarder son jour­nal s’agiter sur les mots croisés en temps de crise.

« Cela fait 109 ans que nous résolvons des énigmes dans les jour­naux », rap­pelle Liz Maynes-Amin­zade. Aujour­d’hui, les rubriques Jeux n’ont pas la même odeur nauséabonde que celle qui a empoi­son­né tant d’autres ten­ta­tives plus grossières de faire de l’ar­gent dans les médias. Regar­dons autour de nous : The Ringer est cou­vert de spon­sors de paris sportifs. Vice s’est asso­cié au géant du tabac Philip Mor­ris. L’Austin Chron­i­cle a fait face à des polémiques après avoir pub­lié une pub­lic­ité pour un ser­vice de « mar­iées asi­a­tiques ». Les per­spec­tives sont som­bres. Nous pour­rions faire bien pires que de voir notre salaire financé par des mots croisés.

« De plus en plus d’entreprises de presse sem­blent com­pren­dre que les jeux peu­vent con­tribuer à soutenir leurs pub­li­ca­tions dans leur ensem­ble », souligne Mme Maynes-Amin­zade. « Les rubriques con­sacrées aux jeux ont fait leurs preuves. De nom­breux mag­a­zines et jour­naux en ont depuis des décen­nies. On ne jette pas un pavé dans la mare en affir­mant que les mots croisés se mari­ent bien avec la lec­ture de l’ac­tu­al­ité. Cela ne sem­ble d’ailleurs pas près de chang­er ».


Note de la rédaction

Ce texte ne con­stitue pas une tra­duc­tion mot à mot de l’article orig­i­nal pub­lié sur le site du Nie­man Lab. Nous avons ajouté des élé­ments de con­tex­tu­al­i­sa­tion, adap­té cer­taines expres­sions et sup­primé cer­tains pas­sages con­tenant des références pointues adressées à des lecteurs·ices anglo­phones ou Américain·es.  Nous avons égale­ment fait le choix d’appliquer à cette tra­duc­tion les règles de l’écriture inclu­sive, con­for­mé­ment à la charte édi­to­ri­ale en vigueur sur l’ensemble des con­tenus Médianes.


 

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