Festival Imprimé

Le 26 mars 2022, Médianes et Revue Far Ouest ont organisé la première édition du Festival Imprimé, pour un journalisme engagé.

Ouvrir la voix : le Festival Imprimé, pour un journalisme engagé

— 5 avril 2022
Fred Dewitt — Revue Far Ouest

Le 26 mars dernier, le Fes­ti­val Imprimé, organ­isé par Médi­anes et Revue Far Ouest, a réu­ni jour­nal­istes, auteur·rices et créateur·rices de con­tenus dans une anci­enne ferme à prox­im­ité de Bor­deaux. Leur point com­mun ? Tous·tes défend­ent un jour­nal­isme capa­ble de réha­biliter les sujets délais­sés par le poli­tique, et aus­si, peut-être, par cer­tains médias.

Écolo­gie, fémin­ismes, jus­tice sociale… À quelques jours de l’élection prési­den­tielle, il nous a paru urgent de pren­dre le temps d’échanger sur ces thé­ma­tiques qui nous sont chères avec celles et ceux qui en ont fait une pri­or­ité édi­to­ri­ale. Dans une série de cinq tables-ron­des, Médi­anes et la Revue Far Ouest ont don­né la parole aux médias défend­ent un jour­nal­isme engagé. Alors com­ment ils et elles trou­vent les moyens d’« imprimer » ces dis­cours dans notre société, dans les esprits et sur le papi­er ? Élé­ments de réponse.

Journalisme d’investigation : (en)quête de risque ?

Vio­lences sex­istes et sex­uelles, cor­rup­tion, affaires d’État : les jour­nal­istes enquê­tent sur le ter­rain et révè­lent au grand jour les faits, gestes et mécan­ismes de notre société. Par leurs écrits, ils et elles vien­nent bous­culer l’ordre établi, met­tent en lumière des phénomènes de grande ampleur et trans­for­ment de ce fait la société. « Juge », « pro­cureur », au-delà de leurs écrits, leur rôle est très sou­vent critiqué. 

C’est pourquoi ce 26 mars, nous souhaitions en appren­dre davan­tage sur leur con­cep­tion du jour­nal­isme et les con­di­tions d’exercice de leur tra­vail. Inter­rogé par Jean Berth­elot de La Glé­tais, jour­nal­iste co-créa­teur de Pod­cas­tine, Patrick de Saint-Exupéry, cofon­da­teur de XXI et de la revue 6Mois, directeur de col­lec­tion aux Arènes, déclarait volon­tiers que le « ressort du jour­nal­isme, c’est la curiosité ». Pour lui, le jour­nal­iste n’est pas un juge mais bien plutôt un « passeur ». Mem­bre du col­lec­tif You­press, Sophie Bout­boul, qui écrit sur les vio­lences sex­istes et sex­uelles, affirme de son côté que l’enquête ne s’apprend pas à l’école, d’où l’importance du ter­rain : « les moyens tech­niques ne doivent pas rem­plac­er une présence sur place ». Les trois invité·es ont pointé les prob­lèmes liés à la con­cen­tra­tion des médias et à leur ges­tion par cer­tains patrons de presse. 

Les médias seraient tan­tôt une « arène de com­bat », une « arme au ser­vice d’un pro­jet pré­cis » (Patrick de Saint-Exupéry), tan­tôt le « lieu priv­ilégié de pres­sions internes » — au sein de rédac­tions non indépen­dantes —, déclare de son côté Pauline Bock, jour­nal­iste chez Arrêt sur images. Cette dernière réaf­firme par ailleurs la néces­sité de « recouper les sources » pour enquêter cor­recte­ment. Une mis­sion qui se heurte au temps de l’enquête, qui, selon Patrick de Saint-Exupéry est devenu un luxe : « ceux qui peu­vent en béné­fici­er ont une énorme chance. »  

Et pour cause : le méti­er de jour­nal­iste d’investigation se frag­ilise, de sur­croît chez les pigistes qui doivent gér­er leur compt­abil­ité (Pauline Bock) et con­sacr­er une grande par­tie de leur temps, non rémunéré — faute de salaire fixe —, aux procé­dures juridiques (Sophie Boutboul).

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Écologie : Dire l’indicible

Flo Laval a cofondé la Revue Far Ouest. Ce média a plusieurs ambi­tions, notam­ment celle d’échapper à la tra­di­tion­nelle logique de rubri­quage dans la presse, elle qui a ten­dance à faire d’un sujet comme l’écologie une thé­ma­tique plutôt qu’un pré-req­uis édi­to­r­i­al…  Alors c’est assez naturelle­ment que pour cette sec­onde table-ronde, Flo Laval a invité des intervenant·es à s’exprimer autour de la ques­tion suiv­ante : « Écolo­gie : peut-on sor­tir du déni ? ». Juli­ette Quef, prési­dente de Vert, Salomé Saqué, jour­nal­iste économie et poli­tique chez Blast et Vin­cent Mignerot, essay­iste, prési­dent d’honneur d’Adras­tia — une asso­ci­a­tion qui veut «anticiper et pré­par­er le déclin de la civil­i­sa­tion ther­mo-indus­trielle de façon hon­nête, respon­s­able et digne»—, auteur de L’Énergie du déni : Com­ment la tran­si­tion énergé­tique va aug­menter les émis­sions de CO2, se sont réuni·es autour de la table : change­ment cli­ma­tique, pol­lu­tion, cat­a­stro­phes écologiques… 

Les signes d’un effon­drement écologique sont partout. Pour­tant, la men­ace ne sem­ble pas être prise au sérieux. Man­quons-nous d’in­for­ma­tions ? Pour Juli­ette Quef, cela ne fait aucun doute : les jour­nal­istes ont un pou­voir d’action non nég­lige­able. Le prob­lème, c’est l’effet d’agenda qui a ten­dance à ori­en­ter l’attention du pub­lic, pointe Salomé Saqué en rap­pelant que le pre­mier volet du rap­port du GIEC est sor­ti en même temps que… le trans­fert de Lionel Mes­si au PSG. 

Les choix liés à la cou­ver­ture médi­a­tique des ques­tions écologiques ont ten­dance à répon­dre à des critères arbi­traires, d’autant plus quand le coup médi­a­tique est priv­ilégié par rap­port à l’intégration des jour­nal­istes spécialisé·es aux débats. Pour­tant « le jour­nal­isme, c’est informer les citoyens de ce qui est d’in­térêt général, afin que l’on puisse col­lec­tive­ment résoudre les prob­lèmes pri­or­i­taires » pour­suit la jour­nal­iste de chez Blast. Les ressorts de ce déni médi­a­tique sont pluriels ; pour Vin­cent Mignerot, il est même le fruit d’une demande, quoiqu’inconsciente : « On ne veut pas se pos­er la ques­tion de la prove­nance de ce qui fait notre con­fort.» Les solu­tions exis­tent, défend Juli­ette Quef, qui milite de son côté pour que les jour­nal­istes mon­tent en com­pé­tence sur ces sujets. « Chez Vert, on est pour réc­on­cili­er médias et citoyens autour d’un man­i­feste engageant. » Prometteur.

⟶ Pour avoir accès aux échanges de cette deux­ième table-ronde, ren­dez-vous sur notre live-tweet.

Féminismes : Donner la parole

Au sein de l’é­cosys­tème médi­a­tique, l’imposition de fil­tres liés à une con­jonc­ture large­ment patri­ar­cale a ten­dance à asphyx­i­er la parole fémin­iste. Inter­rogées par Amélie Cois­pel, mem­bre des asso­ci­a­tions Médi­anes et Les Inter­nettes, Axelle Jah Njiké fon­da­trice du pod­cast Me My Sexe and I, Léa Cham­bon­cel, jour­nal­iste et pod­cas­teuse, autrice de Plus de femmes en poli­tique !, et Léa Drouelle,  jour­nal­iste et cofon­da­trice de Soroc­ité se sont exprimées autour de la cir­cu­la­tion médi­a­tique de la parole fémin­iste

Le pod­cast devient une « radio libre » (Léa Cham­bon­cel), le seul canal sus­cep­ti­ble d’offrir une caisse de réso­nance sig­ni­fica­tive aux voix minori­taires. En tant que femme noire, Axelle Jah Njiké affirme qu’elle « n’avai[t] pas de place ailleurs. (…) Le fait qu’[elle] occupe sim­ple­ment l’e­space est poli­tique. » Puisqu’il offre une nou­velle fenêtre d’expression, le pod­cast autorise une cer­taine cohérence entre le dis­cours et les pra­tiques, ain­si qu’une maîtrise de l’angle fémin­iste. Léa Drouelle déplore à ce titre qu’au sein du débat pub­lic « on inter­dise l’usage du point médi­an tout en encour­ageant la fémin­i­sa­tion des métiers. ». 

Si Léa Cham­bon­cel pose la ques­tion de la rémunéra­tion, elle fait front con­tre la notion de « média lucratif ».  Bien qu’il soit cer­tain que les jour­nal­istes doivent être rémunérés pour leur tra­vail selon elle, « un média n’est pas une entre­prise clas­sique ». Celle qui a décidé de baser son mod­èle de finance­ment sur les con­tri­bu­tions des auditeur·rices l’a fait dans un but : rester indépen­dante. Et être indépen­dante, c’est aus­si pren­dre le risque de voir ses idées repris­es par les médias main­stream. Tout cela arrive sans que les pro­duc­tri­ces du con­tenu ne perçoivent de salaire, rap­pelle Axelle Jah Njiké. 

Alors, les nou­veaux médias peu­vent-ils chang­er la donne ?  « Les “nou­veaux médias” n’ont sou­vent de nou­veau que le nom. Les mécan­ismes sont anciens, ce sont les mêmes per­son­nes der­rière. » pour­suit-elle. Et si la force de la voix fémin­iste, c’était sa capac­ité à poli­tis­er un témoignage ? « Une fois qu’on en par­le, on réalise que c’est un sujet sys­témique » déclare Léa Drouelle.

Ren­dez-vous sur notre compte Twit­ter pour en savoir plus sur cette table-ronde.

Comment raconter la France ?

Reportages, immer­sions, sondages, représen­ta­tiv­ité des rédac­tions… Avec Manon Boquen, fon­da­trice et rédac­trice en chef de la revue Pays, François Vey, rédac­teur en chef de Zadig, Inès Bel­gacem, rédac­trice en chef adjointe de Street­Press, nous nous sommes demandé·es s’il était pos­si­ble de par­ler à tous·tes les Français·es et s’il exis­tait des solu­tions édi­to­ri­ales et stratégiques pour racon­ter la France. 

La France ou les Frances, d’ailleurs ? C’est la ques­tion que pose en creux Clé­mence Postis, rédac­trice en cheffe de la Revue Far Ouest, média ancré dans le Sud Ouest, et mod­éra­trice de cette qua­trième table-ronde con­sacrée à la mise en réc­it de la France

Le rap­port des indi­vidus à leur ter­ri­toire est inscrit dans un sys­tème de rap­ports de force qui se lisent sur le papi­er. C’est en tout cas le con­stat que sem­ble faire Inès Bel­gacem qui revendique, avec le pro­jet porté par Street­Press, le besoin de met­tre en lumière celles et ceux dont on ne par­le pas plutôt que les « “expert·es trou­vés au débot­té” (…) On va don­ner la parole aux premier·es concerné·es qui vont nous par­ler de leur quarti­er, de leurs prob­lèmes, avec peut-être plus de réal­ité. » 

Pays de son côté s’intéresse tous les six mois à un unique ter­ri­toire en procé­dant à « une mise en mots de la France ». Le pro­jet est né suite au mou­ve­ment des Gilets Jaunes, quand Manon Boquen a fait le con­stat que la con­cen­tra­tion des jour­nal­istes à Paris était plus qu’un enjeu théorique : « J’é­tais choquée que des jour­nal­istes parisiens ne com­pren­nent pas ce que pou­vait être la vie ailleurs(…) Pour l’in­for­ma­tion et la représen­ta­tion, le rôle des jour­nal­istes locaux est impor­tant, il faudrait que les grandes rédac­tions aient aus­si davan­tage de correspondant·es en régions. » 

C’est aus­si pour cela que Zadig a pris le par­ti pris de doc­u­menter la France en dehors de l’actualité, et sous toutes ses facettes. Pour François Vey, il était urgent de racon­ter les his­toires des Français·es « inaudi­bles » vivant dans une France « invis­i­ble ». C’est le tra­vail con­joint d’écrivain·es, d’intellectuel·les, de pho­tographes et d’illustrateur·rices qui a don­né nais­sance à Zadig. Les illus­tra­tions sont d’ailleurs pour François Vey une manière de « se démar­quer de l’ensem­ble de la pro­duc­tion lit­téraire et jour­nal­is­tique qu’on peut trou­ver en librairie. ». On en prend bonne note. 

Les temps forts de la table-ronde sont à retrou­ver sur notre compte Twit­ter.

L’avenir de la gauche : refuser l’ordre établi ?

Pour clore cette pre­mière édi­tion du Fes­ti­val Imprimé, il sem­blait néces­saire de revenir sur les moti­va­tions qui ont con­duit à l’organisation d’un tel événe­ment. Le 26 mars, on inter­ro­geait le méti­er de jour­nal­iste, l’exercice qui encadre l’activité liée à la pro­duc­tion des infor­ma­tions et un droit de tout un chacun·e : celui de savoir et d’avoir accès aux savoirs. 

Pour Edwy Plenel, prési­dent et cofon­da­teur de Medi­a­part, ce droit est sans doute plus impor­tant que le droit de vote. Mais dans quelques semaines, pour­ra-t-on encore défendre un jour­nal­isme engagé ? C’est la ques­tion que pose Annabelle Per­rin, cofon­da­trice de La Dis­pari­tion, un média qui chronique les dis­pari­tions en cours dans notre monde. Qui de mieux pour inter­roger celle de la gauche ? 

À son micro, Edwy Plenel a en effet débat­tu avec Rachid Laïreche, jour­nal­iste poli­tique à Libéra­tion autour de la gauche et de son avenir :  idéaux, valeurs, com­bats, par­tis poli­tiques… Qu’en reste-t-il ? Pour Rachid Laïreche « la gauche d’aujourd’hui est une gauche qui veut plaire à la droite ». Edwy Plenel sem­ble de son côté sem­ble croire en la con­struc­tion d’un nou­v­el imag­i­naire : « la gauche ne va pas dis­paraître, car c’est un mou­ve­ment per­ma­nent d’é­man­ci­pa­tion, dont le moteur est les droits. ». Si elle est celle que dépeint Richard Laïreche « une gauche sérieuse et ordon­née qui a ten­dance à s’oublier », le rôle cri­tique des médias ne doit-t-il pas plus que jamais être réha­bil­ité ? Demain, com­ment sera abor­dée la ques­tion de la neu­tral­ité jour­nal­is­tique ? « On ne demande pas au jour­nal­iste de penser poli­tique­ment juste, mais d’in­former en pen­sant con­tre lui-même. ». Et c’est signé Edwy Plenel, évidemment. 

Pour retrou­ver les temps forts du débat, ren­dez-vous ici.

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