S’allier entre médias et faire l'événement

À l’occasion d'événements majeurs comme l’élection présidentielle, certaines rédactions construisent ensemble des projets éditoriaux. Lumière sur les coulisses des contre soirées électorales avec Loopsider et StreetPress.

S’allier entre médias et faire l’événement

— 3 mai 2022

À l’occasion d’événe­ments majeurs comme l’élection prési­den­tielle, cer­taines rédac­tions s’al­lient pour con­stru­ire des pro­jets édi­to­ri­aux de con­cert. Lumière sur les couliss­es des « con­tre-soirées élec­torales » avec Loop­sider et Street­Press.

Les soirs des pre­mier et deux­ième tours de l’élection prési­den­tielle, Loop­sider, Binge Audio et Pipole n’ont pas suivi la grand-messe des résul­tats à la télévi­sion. Ils ont plutôt choisi d’animer leur pro­pre émis­sion : la con­tre-soirée élec­torale, sur Twitch. « Non pas pour tourn­er le dos aux grandes chaînes, c’est une manière de s’adresser à notre audi­ence qui, de toute façon, ne regardera pas TF1 ou France 2 », assure Harold Grand, chef d’édition à Loop­sider. Le soir du pre­mier tour, le média s’est entouré de la chaîne Twitch Pipole et du stu­dio de pod­casts Binge Audio. L’objectif de la soirée ? Par­ler de poli­tique sans poli­tiques. Dif­fusée sur la chaîne de Pipole à l’aide des moyens sonores de Binge Audio et de l’équipe de Loop­sider, l’émission a été pen­sée par les trois rédactions. 

« Être en phase avec la demande »

Le dimanche 10 avril à 17h, alors que les bureaux de vote sont loin d’avoir fer­mé, les rédac­tions son­nent déjà le coup d’envoi. Pour patien­ter jusqu’à l’annonce des résul­tats à 20h, les équipes des trois médias ont prévu un pro­gramme chargé et de nom­breux·ses invité·es : Alexan­dre Léch­enet (data-jour­nal­iste et auteur de la newslet­ter Arobase) pour par­ler sondages ou l’ac­tiviste écol­o­giste Camille Eti­enne. Johan Huf­nagel, le cofon­da­teur de Loop­sider, inter­vient en pre­mier sur le plateau pour expli­quer le pro­jet : « Les chaînes ont mon­tré elles-mêmes que les soirées élec­torales s’es­souf­flent. Il paraît assez clair qu’aujourd’hui, le pub­lic qui veut s’informer va sur les plate­formes. Même si la tra­di­tion des résul­tats à la télé reste, l’idée est d’avoir accès à d’autres débats, de sor­tir de la nar­ra­tion habituelle et d’être en phase avec la demande de notre audi­ence ».

Capture Twitter @pipole

Cap­ture Twit­ter @pipole

Durant la soirée, quelques petits couacs tech­niques ont fait leur appari­tion : avec les jour­nal­istes en duplex dans les QG de cam­pagne, l’annonce des résul­tats plusieurs min­utes après qu’ils soient tombés à la télévi­sion. Ça tombe bien puisque l’ADN de Twitch c’est ça : ne pas tou­jours regarder la mon­tre, gér­er le direct à l’aune des com­men­taires, dis­cuter et cou­vrir les imprévus. Pour cette pre­mière soirée, l’émis­sion dif­fusée aus­si en direct sur le compte Face­book de Loop­sider compte 20 000 vues en cumulée sur cette plateforme. 

« Une expérimentation éditoriale »

La rédac­tion de Loop­sider est allée chercher « Binge Audio, puisqu’on se con­naît bien et on se com­plète bien dans les lignes édi­to­ri­ales, pour­suit Harold Grand. Notre pub­lic n’attend pas de regarder une inter­view d’une per­son­nal­ité poli­tique mais du con­cret avec des témoins du réel. Ensuite, nous cher­chions un dif­fuseur, j’ai donc con­tac­té Pipole ». Au pro­gramme, des dis­cus­sions avec des jour­nal­istes, des mil­i­tants pour par­ler san­té, édu­ca­tion ou encore extrême droite. Les trois médias se sont donc alliés pour pro­pos­er un for­mat plus conséquent. 

Une for­mule qui per­met à la fois de dif­fuser un con­tenu qui, « si nous l’avions fait seul dans notre coin le ren­du n’aurait pas été chou­ette, Pipole a déjà le matos, la pro­duc­tion, une réal­i­sa­tion de qual­ité ». L’autre avan­tage est de mutu­alis­er les audi­ences même si la soirée relève plutôt de l’ex­péri­men­ta­tion : les équipes n’avaient pas d’objectif de chiffres, d’image, « c’était un exer­ci­ce pour nous ». Rebe­lote le soir du sec­ond tour, le 24 avril, qui compte 700 vues sur le Twitch de PipoleLoop­sider réflé­chit déjà à mul­ti­pli­er ce ren­dez-vous pour d’autres évène­ments et à terme à trou­ver une for­mule pour une émis­sion plus récur­rente. Mais c’est « vrai­ment un gros boulot de pré­pa­ra­tion donc il faut qu’on voit ». 

Proposer une alternative

D’autres rédac­tions se sont égale­ment regroupées pour une con­tre-soirée élec­torale : Le Média a pro­posé à Street­Press, au Bondy Blog, à Radio Par­leur et à Regards de les rejoin­dre dans leur stu­dio. « Ce qui nous intéres­sait c’était de sor­tir du com­men­taire sportif que l’on trou­ve sur les grandes chaines », explique Math­ieu Molard, rédac­teur en chef de Street­Press, et qui a co-présen­té l’émission aux côtés de Théophile Kouamouo du Média ou Hélé­na Berkaoui du Bondy Blog. Pour l’émis­sion du pre­mier tour, Le Média compte env­i­ron 120 000 vues en cumulé sur sa chaine Youtube puis 93 000 vues con­cer­nant le sec­ond tour

Cap­ture de la con­tre-soirée élec­torale sur la plateau du Média.

Sans se plac­er dans une oppo­si­tion frontale con­tre les grandes chaînes d’in­for­ma­tion, il souhaite davan­tage con­stru­ire une alter­na­tive : « sur les chaînes d’info on compte les points, on analyse la tech­nique et la tac­tique des can­di­dats, on ne par­le pas de poli­tique mais de stratégie. Dans notre émis­sion nous voulons don­ner la parole à la société civile, expli­quer les pra­tiques poli­tiques du quo­ti­di­en avec des mil­i­tant·es, des avo­cat·es ». Durant deux heures d’émission, les invité·es s’en­chaî­nent sur le plateau comme l’économiste Thomas Porcher, la con­seil­lère de Paris France Insoumise Danielle Simon­et, le député Aurélien Taché ou l’avocat Raphaël Kempf.

Parler à d’autres audiences

Ce n’est pas la pre­mière fois que les cinq rédac­tions tra­vail­lent ensem­ble puisqu’elles avaient déjà inter­viewé les can­di­dats à l’élection prési­den­tielle pen­dant la cam­pagne, dans Face aux Indés, une émis­sion heb­do­madaire lancée spé­ciale­ment pour l’occasion. Pour con­stru­ire l’émission des soirées élec­torales, « il y a une con­fi­ance entre les jour­nal­istes, c’est dans la bonne entente. Con­crète­ment, nous avions une boucle Telegram pour l’or­gan­i­sa­tion de la présen­ta­tion et caler des invité·es ». Stratégique­ment, il paraît utile aux yeux de Math­ieu Molard de s’allier car « c’est un bon moyen de se faire con­naître auprès des audi­ences des médias avec qui l’on tra­vaille. On se com­plète édi­to­ri­ale­ment, ce qui m’intéresse c’est de par­ler aus­si à leur audi­ence ». Ce n’est pas tant un but économique, « il n’y pas de retour sur investisse­ment à court terme lors de ces soirées ». La plu­part de ces médias vivent par le don, le pub­lic y est donc sensible. 

« Tous les médias indés ne sont pas uniformes »

Pour le rédac­teur en chef, s’entourer d’autres rédac­tions per­met, à des rédac­tions comme Le Média de se forg­er à nou­veau une légitim­ité après avoir vécu de mul­ti­ples crises comme des soupçons d’une rela­tion étroite avec la France Insoumise. « Évidem­ment, tous les médias indés ne sont pas uni­formes, il y avait du débat entre nous, notam­ment sur la forme que devait pren­dre l’émission : débrief de l’élection ou inviter des per­son­nes de la société civile ». Il ne compte pas met­tre dos à dos les médias « main­stream » et les médias « indés » : « Notre audi­ence, ce sont des gens poli­tisés. Pour autant, ils vont aus­si regarder les résul­tats à la télé puis ensuite suiv­re notre émis­sion par exem­ple ». Lorsqu’il observe la dynamique des médias indépen­dants, il se dit sat­is­fait : « certes il y a une crise des médias mais depuis dix ans ces médias trou­vent un cer­tain équili­bre et se mul­ti­plient, et pro­posent une large offre de con­tenus »

Reste à voir si cette alliance entre médias indépen­dants per­dure au-delà des grands moments démoc­ra­tiques. Certes, cela requiert une ligne édi­to­ri­ale proche entre médias et une cohérence édi­to­ri­ale dans le pro­jet pro­posé. Mais faire con­verg­er les forces per­met avant tout de touch­er une nou­velle audi­ence, de pro­pos­er une alter­na­tive édi­to­ri­ale et de nou­veaux for­mats. Cette propo­si­tion per­met de s’appuy­er sur la force des uns et des autres qu’elle soit édi­to­ri­ale ou tech­nique, pour répon­dre aux besoins des publics. Pratique.

NDLR : Médi­anes, le stu­dio, accom­pa­gne Street­Press depuis 2021 dans son développe­ment stratégique.


Aller plus loin 

Pour cou­vrir un événe­ment majeur comme l’élec­tion prési­den­tielle, l’u­nion fait sou­vent la force. On vous en par­lait dans notre newslet­ter en jan­vi­er 2022, avec Radio Par­leur, Bas­ta! et Poli­tis. Trois médias qui se sont alliés pour cou­vrir la prési­den­tielle et par­tir dans un « tour de France des luttes » avec le pro­jet Hexa­gone.

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