
La rentrée a toujours ce goût ambivalent, doux et amer à la fois. Doux car elle sent l’automne, le papier neuf et les bonnes résolutions. Amer, parce qu’on sait déjà qu’elles vont se fracasser contre la réalité de nos organisations, et qu’on passera plus de temps les yeux rivés à notre écran qu’à feuilleter les dernières pépites de nos libraires.
Cette année, cette ambivalence n’a jamais été aussi forte autour de moi, et j’ai aussi conscience que j’y suis désormais encore plus sensible. Après un été apocalyptique, une actualité internationale toujours aussi rude, une dépendance numérique qui paraît plus toxique que jamais, les mots sont les mêmes : « cette rentrée est intense », « je suis déjà sous l’eau », « même pas eu le temps de me ressourcer ou de déconnecter ». Et pourtant, on sait très bien prescrire aux autres ce qu’on ne s’applique jamais à soi-même : déconnecter régulièrement, réduire les écrans, ne plus laisser la productivité dicter chaque heure libre… diminuer l’emprise de la technologie et du capitalisme sur nos vies, finalement !
Diriger un média ou une structure engagée, c’est souvent se retrouver les deux mains dans la prise, et j’en fais moi-même quotidiennement l’expérience, entre l’envie de bien faire, le temps de rien, et encore moins celui de se reposer et de réfléchir. On finit par sortir la tête de l’eau pour se demander comment (rayer la mention inutile) : rattraper son chiffre d’affaires, s’assurer que son équipe va bien, ne pas tomber malade, lancer le projet qui va assurer le développement de son média sans détruire la planète, tenter de dormir-faire du sport-manger sainement-sans exploser son budget, et continuer à trouver du sens dans un monde qui semble aller chaque jour un peu plus dans le mur. C’est bien ça, le nœud, pour qui dirige ou fait partie d’un projet à impact : c’est comment contribuer par son travail à une société plus juste, inclusive et durable, sans oublier, entre les deux, de respirer et de garder le temps de vivre.
✅ Envie de conseils (très) concrets ? Plus bas dans cette chronique, vous trouverez deux listes pratiques : nos principes managériaux et quelques pratiques plus personnelles, testés chez Médianes pour vraiment se garder du temps.
Choisir de diriger différemment
Personnellement, c’est ma 7e rentrée à diriger Médianes, et je sens bien que je vis cette rentrée différemment, avec plus de recul et avec la volonté d’accorder une place plus juste au travail, pour moi comme pour les équipes que j’accompagne. Je ne pense pas que ce soit simplement le résultat de l’expérience, vécue comme observée, d’être entrée dans la trentaine (quoique…) ou d’avoir perdu l’étincelle du début (bien au contraire). Je pense que c’est le fruit d’une multitude de raisons, personnelles comme professionnelles. Elles sont nourries par le fait d’assister aux difficultés de nombreux projets engagés, merveilleux dans l’idée, mais créateurs de tellement de souffrance en réalité, pour leurs dirigeant·es comme pour leurs équipes et notre écosystème.
Mais j’ai eu une prise de conscience radicale : au printemps, à force de vouloir tout concilier et de faire passer mes besoins après ceux des autres, j’ai senti que je me cramais. Au-delà de ne pas aller bien, je n’envoyais pas le bon signal en interne, et je finissais par alimenter le système que je critiquais. Il faut dire que les sujets n’ont pas manqué chez Médianes depuis deux ans : une équipe qui double, l’intégration d’une nouvelle structure (Sphera), des difficultés financières qui nous ont fait voir la fin de près, trois premiers bébés (dont un en direction), des accidents, des proches à soutenir, et une actualité qui ne s’arrête pas d’être terrifiante.
Qu’est-ce qui m’a permis de me sortir de cela ? D’abord, des associé·es et des proches formidables, qui m’ont permis de couper, de me ressourcer et de ralentir. On ne parle pas assez de l’importance de l’entourage quand on monte un projet ! Plus structurellement, on a pu s’appuyer sur les savoir-faire de nos formations au management, faire évoluer les rôles, et appliquer à notre direction ce qu’on mettait déjà en place à l’échelle de l’équipe : le travail ne peut pas se faire au prix de notre bien-être. C’est même la condition de sa réussite.
Alors comment se donner, individuellement et collectivement, les moyens de ralentir pour diriger (et vivre) différemment ?
Si on s’épuise, qui reste pour changer le monde ?
Avant d’aller plus loin, il convient de vous préciser que chez Médianes, on ne prétend ni être des cordonniers bien chaussés ni être l’oracle des médias. On cherche, à notre manière, à partager des pratiques qui nous paraissent bonnes afin de développer des modèles plus viables et plus durables. Et on pense que vouloir changer radicalement nos organisations et notre société n’exige pas la quête de la perfection, ni une forme de pureté militante qui nous ferait perdre, au passage, du temps et de l’humanité.
C’est d’ailleurs ce qui nous pousse à promouvoir chez nous, comme dans les médias et les organisations que nous accompagnons, une autre forme de management, particulièrement dans celles où le syndrome du patron de gauche se fait le plus sentir. Trop souvent, on constate un fossé entre la ligne éditoriale, les valeurs défendues publiquement par l’organisation, et les pratiques internes qui fragilisent les salarié·es et les exposent à des risques psychosociaux bien réels. Pourtant, on ne construit pas une organisation qui dure, ni un projet de transformation qui tient dans le temps, sur l’épuisement de celles et ceux qui le portent.
Tout comme l’entrepreneuriat média n’est pas un sprint, mais un marathon, le bien-être organisationnel est une condition d’existence de la mission elle-même, et un incontournable au développement d’un média indépendant.
? Chez Médianes, on voit le management comme une condition nécessaire au bon développement d’un média, comme le raconte les dirigeant·es de structure comme Contexte ou Mediapart au micro de notre podcast Chemins.
Couper Internet pour être intimement innovant
À la rentrée, chacun·e a ses petits rituels pour se mettre sur les bons rails, à court comme à long terme. De mon côté, pour me rappeler l’importance de ne pas juste passer ma vie à travailler et à être ultra-connectée, je lis ou relis les ouvrages utopiques et diaboliquement politiques d’Hadrien Klent, pseudonyme de l’écrivain-journaliste Raphaël Meltz, cofondateur et ancien directeur du feu magazine Le Tigre.
Dans son dernier roman d’anticipation, Le Jour Zéro, publié aux éditions du Tripode, une tempête solaire hors norme a grillé tous les appareils électroniques de la planète : « À l’échelon local comme à la tête de l’État, la même question revient : et si c’était l’occasion inespérée de nous réinventer ? ». Dans le diptyque Paresse pour tous (2021) et La Vie est à nous (2023), on suivait déjà l’aventure d’un économiste de gauche devenu président de la République, qui réduisait à trois heures le temps de travail quotidien, permettant à chacun·e de découvrir le bonheur de vivre autrement, et à la France de lancer un nouveau modèle de société.
Victoire Tuaillon, qui dirige avec Karine Lanini la collection Les Renversantes aux éditions Leduc, tenait un propos voisin en citant Reposez-vous ! Résister à la broyeuse capitaliste de Tricia Hersey sur France Inter cet été : face à l’urgence climatique, ce n’est pas en intensifiant toujours plus le rythme qu’on trouve des solutions, mais bien en se donnant le droit de ralentir.

En citant ce manifeste à la fois combatif et tendre, Tuaillon raconte que pour faire face à la broyeuse capitaliste « l’autrice s’impose des shabbats, cette notion de la culture juive de coupures radicales qui peuvent durer des mois, des semaines, ou au moins une fois par semaine […] de coupures totales d’Internet, de contacts, de réseaux sociaux pour avoir le temps de se reposer. Ce qui implique de faire quelque chose qui ne soit pas productif. »
Ma collègue Christelle Perrin, cofondatrice de Médianes et directrice du design, aborde cette même idée sous un autre angle, celui de sa pratique créative et de son rapport au travail, dans sa chronique Ralentir, une pratique du design à contre-courant des IA. Elle y raconte sa retraite artistique de trois semaines au printemps, et les trois raisons qui l’ont poussée dans cette aventure : « (1) me reposer, (2) m’éloigner des écrans, (3) peindre et dessiner. J’avais besoin de voir ce que je savais faire, en ayant le droit d’échouer et de ne rien fournir d’utile ». Partir pour retrouver le temps, sans forcément produire commercialement quelque chose.


Prendre ce temps, dans une petite structure et en pleine période d’activité, n’a rien d’évident, mais c’est un choix qui se joue à moyen terme, pas dans l’instant : une façon de développer d’autres imaginaires, et d’encourager en interne des pratiques fertiles individuelles qui nourrissent le collectif (jusqu’à la direction artistique de Médianes qui renoue avec le fait main depuis cet été !). Dans ce cas précis, on a anticipé cette pause d’un point de vue managérial et financier pour qu’elle se fasse dans de bonnes conditions, en travaillant avec elle sur l’organisation de ses projets en amont, en faisant appel à un designer confirmé pour reprendre la suite pendant son absence, puis, sur le long terme, en mettant en place un point hebdomadaire sur la mobilisation actuelle et future avec nos deux responsables d’activité (studio et média/réseau).Plus généralement, la capacité à anticiper et à bien transmettre fait partie de nos options pour bien partir en congés : ne pas s’épuiser avant et ne pas être dérangée pendant.

Comme les sœurs Labrosse, les cofondatrices des éditions Trouble, j’aime à penser que la lutte commence dans l’imaginaire. Et si celui-ci est réduit à peau de chagrin, comment trouver les moyens d’agir pour défendre un journalisme indépendant ?
Se garder du temps n’est pas ne rien faire
En tant que dirigeante d’une organisation jeune, engagée dans l’indépendance de la culture, et rassemblant une vingtaine de personnes dans plusieurs villes, on me demande souvent si j’arrive à « couper ». Je réponds toujours que oui, mais pas par miracle. C’est le résultat d’une organisation, individuelle et collective, qui rend cette coupure possible. Dix ans après la loi El Khomri, Le Monde rappelait en mai dernier que le droit à la déconnexion reste, pour beaucoup de salarié·es, un droit théorique.
Il y a quelques années, au lancement de Médianes, j’évoquais mon inquiétude de me faire dévorer par mon activité — ce mélange de passion, d’engagement, de travail qui finit par prendre toute la place, et d’incapacité à poser des limites — à un fondateur de média. À l’époque, il m’avait répondu qu’il fallait m’y habituer : les dix prochaines années seraient ainsi, et que c’était bien la seule façon dont une structure engagée pouvait fonctionner. (Spoiler alert : cinq ans plus tard, ce média ne va pas bien et à force d’un taux de turn over élevé, il a des difficultés à recruter). Une fois passée la peur de ne pas être au bon endroit, de ne pas entrer dans le seul modèle qu’on m’avait présenté comme possible, on a choisi, avec la direction de Médianes, que ce projet ne devait pas se faire au prix de nos valeurs, ni, au fond, de notre bien-être et de celui de notre équipe. Montrer l’exemple, en somme. Chez Médianes, c’est cette conviction qu’on essaie de tenir : les bonnes pratiques, les outils, la formation ne se font pas d’un coup et s’entretiennent, mais c’est à notre sens déterminant. C’est cette conviction qui nous a mené·es à documenter ces principes plus en détail dans une chronique Transparence, confiance, rigueur : tout savoir sur nos pratiques managériales.
Concrètement, cela se joue à deux niveaux : celui des principes qu’on porte collectivement, et celui des choix plus personnels que chacun·e peut faire à son échelle mais qui sont clés quand on dirige une structure. Ces listes ne sont bien sûr pas exhaustives, l’idée est de partager des pratiques qui peuvent peut être fonctionner pour vous.
Quelques principes managériaux qu’on a mis en place chez Médianes :
- faire confiance à chacun·e ;
- mettre en place une gestion de projet claire et partagée, documenter et partager nos savoir-faire et savoir-être, se poser la question de l’intérêt de certaines réunions ;
- en télétravail comme en présentiel, rappeler l’importance de pauses, et proposer des temps informels non obligatoires ;
- instaurer des points mensuels individuels avec le·la manager·euse (trame disponible sur ce lien) ;
- adopter une organisation plus adaptée à nos envies : pouvoir, quand c’est possible, télé-travailler sur des courtes comme des plus longues durées, et être flexible sur le télétravail comme sur les horaires (tout le monde n’est pas ou ne peut pas être du matin) ;
- instaurer des congés adaptés, comme le congé menstruel ;
- couper les notifications visuelles et sonores, sur son portable comme sur son ordinateur et protéger sa concentration ;
- rendre ses disponibilités lisibles dans son agenda, avec des plages horaires claires pour toute l’équipe…et en profiter pour mettre nos séances de sport dans nos agendas ;
- se garder des demi-journées ou journées sans réunion, voire sacraliser une journée dans la semaine pour travailler autrement (le vendredi !) : pas de réunion client/partenaire, davantage de temps pour soi ou des ateliers de réflexion interne…ou des sessions de peinture à l’huile ou d’écriture selon les métiers ! ;
- passer par des outils de travail dédiés pour communiquer (non, WhatsApp n’en est pas un !) ;
- anticiper et organiser collectivement le travail et la charge, pour pouvoir adapter les périodes et partir sans stress supplémentaire en congés.
Quelques pratiques plus personnelles, pour les dirigeant·es :
- parler à son entourage de sa démarche, c’est toujours plus simple quand on est entouré·e pour prendre soin de soi et pour pouvoir échanger ;
- apprendre à se connaître et à prendre soin de soi et de sa santé mentale — si c’est possible, consulter un·e psychologue peut être très précieux, via le dispositif gouvernemental gratuit, et/ou via la médecine du travail ;
- se mettre à la méditation et/ou à la cohérence cardiaque (dans l’équipe, certain·es utilisent les applications Headspace ou RespiRelax), cela aide à faire le vide dans sa tête et à mieux se concentrer également ;
- (re)nouer avec une pratique artistique, créative ou sportive, sans idée de performance ;
- transformer son smartphone en « dumbphone » en limitant voire supprimant les réseaux sociaux dessus et se rappeler qu’on peut faire plein de choses sans ;
- marcher dans la nature, randonner, nager : tout ce qui vous emmène loin et vous éloigne des écrans ;
- lire, lire, lire (et non pas toujours des ouvrages liés à son travail, ou des essais politiques) ;
- avoir des périodes de travail clairement identifiées (donc sans travail oui !).
Bien sûr, cette liste n’est pas une recette miraculeuse d’actions qui marchent à tous les coups : il faut tester, trouver les pratiques qui fonctionnent pour vous. Et enfin, elles ne remplacent pas un mouvement politique et économique plus général qui permettrait de changer notre rapport au travail dans la société.
Prendre de la hauteur, ensemble
Concrètement, cela passe aussi par des temps collectifs. Chez Médianes, nous fonctionnons depuis 2020 en format hybride : la moitié de notre équipe travaille depuis Paris, le reste, en télétravail depuis de nombreuses villes en France comme en Europe (Toulouse, plusieurs villes bretonnes, Marseille, Florence). Et parce que le télétravail et sa flexibilité font partie de notre culture d’entreprise, cela implique également des moments où on se retrouve toutes et tous ensemble.

Deux fois par an, avant chaque clôture de semestre, nous organisons un séminaire d’équipe pour faire le point, mesurer nos progrès et fixer la feuille de route à venir. Une façon de faire le point sur les avancées, de revenir sur nos réussites comme nos difficultés, de mesurer nos progrès, de définir la feuille de route de l’année et d’échanger sur nos envies/projets pour les mois à venir. Ce sont surtout pour nous des moments hors de notre quotidien, qui permettent de prendre de la hauteur, de sortir de nos espaces cloisonnés, de créer d’autres dynamiques…et de partager des temps informels (non obligatoires !) autour d’une partie de mölkky.
? Chez Médianes, le studio, nous mettons d’ailleurs cette méthode au service de nos clients média, d’Harmonie Santé, en passant par Les Jours, Vert ou encore Disclose. Découvrez notre expertise en matière de management et d’accompagnement des dirigeant·es.
Se conserver du temps ne peut donc ni être un luxe ni une option accessoire qu’on s’autorise une fois les urgences traitées. C’est une discipline, individuelle et collective, qui se construit : un shabbat de temps en temps, un droit à la déconnexion pris au sérieux, des séminaires pensés et des temps volontaires sans réunion. C’est surtout, comme le rappellent Hersey et Klent chacun·e à leur manière, la condition pour continuer à imaginer un autre monde plutôt que de simplement survivre à celui-ci. La lutte commence dans l’imaginaire : encore faut-il s’en garder le temps.



