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Parlons design avec La Revue Dessinée : une nouvelle maquette pour en étendre le lectorat

Qui a dit qu’une refonte était forcément un lourd et coûteux chantier ? La Revue Dessinée, fondée en 2013, a fait le choix d’un rééquilibrage visuel afin de toucher un plus large public sans déstabiliser sa base. Pour en parler, nous avons rencontré Cat Gabillon, sa directrice artistique.

Cet article inaugure le nouveau format Parlons design. Christelle Perrin, directrice du design chez Médianes, rencontre d’autres directeur·ices artistiques de médias pour parler de création, réorganisation ou refonte visuelle pour montrer comment le design permet de clarifier le positionnement d’un média ou à illustrer une évolution de sa ligne éditoriale.

Cet article est issu d’une retranscription des propos de Cat Gabillon, directrice artistique de La Revue Dessinée.

On parle beaucoup des grandes refontes, plus rarement des petites. Pourtant, ces lifts, qui retouchent une identité visuelle sans la reprendre à zéro, sont souvent plus délicats : tout est une question de dosage afin de renouveler sans déstabiliser, et personne ne vient vous féliciter de ce qu’on remarque peu. Il m’apparaît essentiel de baisser la pression sur les refontes visuelles, afin de plus facilement pouvoir faire vivre, au fil du temps, son identité visuelle en même temps que le projet éditorial.

Deux ans après le rachat par Casterman de La Revue Dessinée, média qui imprime des enquêtes et articles de fond sous forme de bandes dessinées depuis 2013, l’idée de la refonte est partie de propositions de Baptiste Bouthier et Alexia Eychenne, rédacteur·ices en chef, suivies d’une réunion de cadrage et de réflexion organisée par Cat Gabillon pour recueillir les envies, les frustrations, les réflexions de l’équipe entière, afin de pouvoir construire le lift collectivement.

L’envie de refondre vient souvent d’une lassitude de l’équipe, qui peut avoir l’impression de faire les mêmes choses en boucle. Certes, cela n’indique pas nécessairement que le public se fatigue aussi, et il est important de faire la distinction entre les deux. Cat pense toutefois que si les personnes derrière la revue s’amusent moins, ça finit par se ressentir. Mais assumer de modifier la maquette n’est pas facile et il a fallu six mois à La Revue Dessinée pour mettre en route ce fameux lift.

Cat Gabillon, directrice artistique de La Revue Dessinée et Valentine Dossat, maquettiste, n’avaient aucune volonté de tout réinventer. Cat souhaitait respecter ce qu’avait mis en place le directeur artistique originel, Elhadi Yazi, et s’inscrire dans une continuité sans trop bousculer les habitudes du lectorat, car le média ne change pas drastiquement d’identité éditoriale. L’enjeu est plutôt de montrer qu’il y a de petites nouveautés, d’embellir et de montrer le positionnement de la revue aujourd’hui.

« Un lift, c’est tout sauf un relooking esthétique gratuit. Ça traduit une stratégie, une évolution. Le meilleur des lifts, c’est quand on se dit qu’il y a un truc qui a changé, mais sans savoir exactement quoi. »

Conserver ce qui n’a pas besoin d’être changé

Le format et le papier convenaient toujours. Après discussion, l’équipe a alors décidé de ne rien changer de ce côté-là. Cela permet aussi de ne pas marquer de rupture trop forte dans la collection : l’épaisseur de la tranche comme les dimensions de la revue restent identiques. Il aurait pu être envisagé d’en profiter pour tenter de réduire les coûts du papier, mais il ne paraissait pas juste de diminuer la qualité matérielle de la revue.

Étendre le lectorat

Cette refonte s’inscrit aussi dans un contexte de crise du papier, de l’édition, des librairies, et de fatigue informationnelle : beaucoup de raisons s’alignent pour éviter les changements et attendre un meilleur moment : quand on sent que c’est le moment, il faut parfois un peu de courage pour se lancer.

Avec ce contexte compliqué en tête, l’idée était de réorienter la revue vers un public plus large afin de pouvoir toucher des personnes qui aiment l’illustration comme celles qui préfèrent les articles de fond.

L’un des facteurs a été de varier les formats et les sujets pour moins être « la petite revue engagée de gauche où il y a des dessins ». Pour cela, le chemin de fer — c’est-à-dire la structure — a été repensé afin de s’assurer que le rythme de la revue n’est ni trop ennuyeux ni trop dynamique. Il est ainsi possible de vérifier qu’il y a une alternance des enquêtes de fond et des petits formats à picorer.

Leur volonté était d’appuyer un peu plus sur l’axe journalistique, sérieux, pour casser l’image d’une revue réservée aux lecteur·ices de bande dessinée.

Rendre la revue plus accessible

L’enjeu était aussi de trouver l’équilibre entre créativité et crédibilité : être à la fois une revue qui propose beaucoup d’idées artistiques sur la forme, sans jamais oublier le sérieux journalistique du fond.

« Je pense qu’il y a plein de gens qui, en voyant la couverture, se disent : “c’est un sujet hyper important, c’est un bel objet” et que ça intimide. »

Pour ancrer la revue davantage dans le journalisme, le choix a aussi été fait d’ajouter une police à empattements, ce qui n’avait jusque-là jamais existé dans la revue et très peu dans l’univers de la bande dessinée. Cette police est réservée aux paragraphes de texte. Elle apporte quelque chose de plus littéraire, un certain sérieux. Elle a une autre caractéristique très utile pour mettre en page du journalisme : elle peut être dense dans les colonnes de texte, comme dans un journal, ce qui ménage une rupture forte avec les pages de bande dessinée où les textes sont écrits de manière plus ronde, plus fluide.

Aperçu de la police à empattements, la Lora, et son réglage en colonnes.

Afin de rapprocher la revue d’un magazine, le code-barres a été projeté sur la couverture, juste à côté du logo, car le code-barres fait partie d’un univers commercial commun, ordinaire. Il permet ainsi de normaliser la revue et de l’éloigner d’un domaine trop artistique, d’indiquer que ce n’est pas un album de bande dessinée.

Cat me racontait que lors de ses études, elle était fascinée par Raymond Loewy, un designer industriel franco-états-unien du milieu du XXe siècle qui a contribué à populariser l’idée qu’un objet n’a pas seulement une fonction brute, mais qu’il peut aussi plaire visuellement à un large public. Elle estime que dans le design pour les médias, on cherche aussi à parler au plus grand nombre de manière esthétisante, sans pour autant dénaturer le journalisme. Quand on propose un objet imprimé, tout entre en compte dans notre perception : son épaisseur, la texture du papier, et l’apparence de ce qu’on imprime dessus. On propose des objets qui vont exister dans les mains et les habitations des personnes.

La revue est installée et n’a plus à faire ses preuves

En démarrant un projet, il est nécessaire de bien expliquer (y compris visuellement !) quel type de média nous sommes et ce que nous proposons. Il est de fait utile d’avoir un slogan efficace, une direction artistique visible et mémorable, très vivante : c’est ce qu’Elhadi Yazi, qui avait conçu la direction artistique initiale en 2013, avait proposé.

Puis une première modification de la maquette, en 2017, avait rendu les textes plus lisibles et la structure mieux organisée, mais en prenant une direction peut-être trop stricte. L’ambition de cette deuxième refonte était aussi de proposer une balance entre les deux.

Le logo prenait beaucoup de place sur la couverture. Désormais, ce qui a été renforcé, c’est le monogramme formé du R et du D enchevêtrés, tandis que l’intitulé « La Revue Dessinée » est plus plus discret, en verticale. Quant au slogan “L’information en bande dessinée”, il est renvoyé dans la marge, car il est moins nécessaire de continuer à le marteler. Cela permet de laisser plus d’espace au dessin de couverture.

Détail de la couverture et du monogramme “RD”. On voit aussi le code-barre dans l’angle en haut à gauche, précédé du slogan, du prix, et de la temporalité.
À gauche : l’ancien modèle de couverture, à droite : la nouvelle couverture.

Dans la même logique, pour installer la marque, il est nécessaire d’avoir une police forte, qu’on remarque. Dans l’identité visuelle originelle, la police identitaire avait été dessinée sur mesure pour la revue, et pour expliquer l’information en dessins, la dimension ludique de cette police était essentielle. Or, au bout d’une cinquantaine de numéros, La Revue Dessinée est installée dans le paysage médiatique et n’a plus besoin d’être autant démonstrative.

Aperçu de titres dans la police custom réalisée pour La Revue Dessinée, sur la précédente maquette. On voit que les “a”, “e”, “n”, “m”, “u” sont des lettres minuscules, et les autres “P”, “L”, “D”, “S”, “R”… sont des majuscules.

Ce qui faisait jusque-là la force de la police devient encombrant : le mélange ludique de lettres en minuscules et majuscules complexifie la lecture. Et comme La Revue Dessinée accueille une grande richesse visuelle par ailleurs, cette police attire trop l’attention qu’il est plus utile de diriger vers le texte et le dessin. C’est pour cela que Cat a choisi de calmer un peu l’identité visuelle pour laisser plus d’espace aux textes et aux illustrations.

« J’ai mis du temps à me détacher de cette police, mais une fois que j’ai essayé, son absence est devenue une évidence. Le plus difficile était de s’en rendre compte car toute l’équipe avait le nez dans le guidon. »

La police désormais utilisée pour les titres est la Gotham, qui était précédemment employée pour les paragraphes de texte. Elle a été choisie pour les titres car elle est très géométrique, solide et impactante visuellement, tout en étant contemporaine et populaire. C’est aussi une police qu’on a désormais l’habitude de voir dans les médias indépendants. Son autre avantage est sa très grande souplesse avec les différentes épaisseurs possibles des caractères, ainsi que la possibilité de les condenser. En graphisme, c’est très utile d’avoir une police aussi flexible car cela permet de créer des hiérarchies, d’appuyer plus fortement sur certains mots, y compris au dernier moment.

Aperçu de différents réglages de la Gotham, la police de titre, sur la nouvelle maquette de La Revue Dessinée.

Tester les idées sur de vrais contenus

Tourner visuellement la revue un peu plus vers le journalisme ne doit pas se faire au détriment des illustrations : l’équilibre est primordial. De nombreux tests ont été réalisés sur les doubles pages pour trouver de bons dosages entre image et texte, et vérifier la faisabilité avec des contenus réels, afin d’éviter de proposer une maquette très belle mais qu’on arrête au bout de deux numéros car elle est trop complexe à utiliser.

« Plein de fois, ça ne marchait pas. Pour atteindre quelque chose de simple, parfois, il faut beaucoup réfléchir. En design industriel, ça, on le sait par cœur. »

Cat présente un exemple d’un test de composition d’ouverture d’un sujet sur deux pages.
Exemple d’un test de composition de couverture.

Dans cette nouvelle maquette, les ouvertures peuvent être menées par le texte de manière plus frontale, en mettant en avant le surtitre, le titre, le chapô, et les auteur·ices, comme il est fréquent en mise en page d’article.

Selon les cas, les réglages sont faits pour mieux mettre en valeur l’aspect journalistique, tout en l’enrobant visuellement pour un meilleur équilibre information-visuel.

Ici, par exemple, pour laisser de l’espace au texte comme au dessin, La Revue Dessinée a laissé beaucoup de blanc autour de l’illustration et a ajouté le chapô directement dans cette double page, pour indiquer que ce n’est pas que de la bande dessinée.
Dans cette ouverture de sujet, des couleurs ont été utilisées sur la page d’ouverture où est présent le texte, car du texte seul en noir sur blanc aurait fait pencher l’ouverture trop vers l’information dure. Le choix des couleurs permet de s’ancrer dans l’atmosphère globale dès le titre.

Laisser des espaces d’expression et de liberté

Dans une rédaction s’entrechoquent souvent deux mondes : la créativité des graphistes et des dessinateur·ices d’un côté, et de l’autre, le sérieux des journalistes et de la rédaction en chef, qui sont habitué·es à la rigueur de la transcription et de la vérification de l’information. Par exemple, si on dit à un rédacteur en chef qu’il y a une charte, il ne va jamais se permettre de déroger à la règle.

Le rôle de la direction artistique est aussi de clarifier les fondamentaux qu’on ne modifie pas et les espaces où on peut bouger les lignes pour permettre suffisamment d’adaptation à la réalité des sujets ou au contexte social. Cela évite qu’on en revienne trop vite au même problème : se sentir enfermé·es dans une maquette trop immobile.

Cat a donc proposé une structure de base claire et solide, pour rendre les textes lisibles et les sections digestes, tout en prenant soin de fournir une maquette plus vivante, avec une plus grande marge de liberté où c’est souhaitable, sans non plus déstabiliser le public.

Un exemple pour l’illustrer : dans La Revue Dessinée, il y a des chroniques récurrentes. À présent, chacune d’entre elles va avoir une petite identité visuelle qui lui est propre, ce qui permet de créer un lien entre les différents numéros. Cat a proposé d’ouvrir la chronique Face B en mettant en avant le portrait de la personne dont on parle, quand il figurait avant en petit, à la fin. Ce portrait est accompagné, non pas de la police habituelle, mais d’un travail de lettrage sur le nom de la chronique « Face B ». Ce lettrage n’a pas été prévu pour le nom de la personne dont on parle ici, car il aurait été trop chronophage de dessiner de nouvelles lettres à la main à chaque numéro.

Cat montre la comparaison entre la nouvelle ouverture de la chronique Face B (en haut), et de l’ancienne ouverture (en bas).

S’inspirer ailleurs

L’équipe de La Revue Dessinée a mis à profit ce lift pour refondre son bulletin d’abonnement. Certes, les abonnements souscrits par ce bulletin sont rares, mais il est primordial de toujours en offrir la possibilité, notamment quand la revue publie des enquêtes sur la discrimination par le numérique. Cela étant dit, rien n’empêche d’en rationaliser un peu les coûts : le bulletin est désormais pensé pour durer plusieurs numéros au lieu d’un seul, ce qui permet une petite économie d’échelle.

Le nouveau bulletin d’abonnement où figure au recto un QR code : « Abonnez-vous en deux clics sur larevudessinee.fr… ou en deux minutes avec ce bulletin. »

En observant que les personnes souhaitant s’abonner par voie papier choisiront le papier jusqu’au bout et règleront par chèque, le choix a été fait de débarrasser le bulletin des options de règlement par IBAN ou par carte bancaire. Cela permet de donner plus de place aux offres afin d’en améliorer la clarté. Cat m’a indiqué s’être beaucoup inspirée de Spotify ici, car ils sont très forts pour donner visuellement la sensation que tout va être très simple. Il est vrai qu’il est souvent salvateur d’aller s’inspirer dans d’autres secteurs d’activité et de ne pas rester uniquement dans les médias.

Dans ce lift, le travail a surtout consisté à trier entre ce qu’on garde, ce qu’on calme, ce qu’on renforce et ce qu’on change : c’est un exercice de tri et de bilan avant d’être un exercice de style, qui est surtout l’occasion de réaligner ce qu’on montre avec ce qu’on est.

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