
? Troisième épisode de notre série d’études de cas, qui vous propose chaque mois de découvrir les pratiques et stratégies de la presse indépendante européenne, ainsi que nos conseils pour les mettre en œuvre : indépendance technologique, modèles économiques, diversification de l’offre… Une série réalisée dans le cadre de notre réseau de médias européens Sphera, à destination des dirigeant·es de médias et des créateur·ices à travers l’Europe.
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Souvent associée aux influenceur·ses et aux créateur·ices de contenus, la vidéo est pourtant un format dont les médias s’emparent de plus en plus. Là où le papier, puis progressivement le web, ont dominé pendant plusieurs années, est maintenant venu le temps des plateformes sociales et avec elles la vidéo. Pour la première fois en 2026, les réseaux sociaux et les plateformes de diffusion vidéo sont la manière la plus répandue dans le monde d’accéder à l’actualité en ligne, devant les sites web et les applications des médias eux-mêmes, selon le dernier Digital News Report.
À première vue, il suffit de pas grand-chose pour se lancer : un téléphone qui filme, une application qui permet de générer les sous-titres et un logiciel de montage. Si tout cela semble très simple, et peut être tentant pour beaucoup de rédactions, inclure de la vidéo dans ses productions nécessite une vraie stratégie. Faire une vidéo ne revient pas à « filmer un article », c’est un format éditorial à part entière qui doit être pensé comme tel. La vidéo peut servir à décliner du contenu déjà existant, et c’est souvent le premier réflexe des rédactions, pour autant cette stratégie est limitante et ne permet pas d’investir ce format à 100%. Se lancer dans ces nouvelles productions implique de nouveaux métiers, de nouveaux rythmes de production, des investissements techniques et des choix éditoriaux.
1. Suis-je concerné·e ?
La première question à se poser est : pourquoi souhaitez-vous implémenter la vidéo dans votre offre éditoriale ? S’agit-il de toucher une nouvelle cible ou de mettre en avant un aspect de votre ligne éditoriale ? Il existe mille et une raisons de vouloir se lancer dans la vidéo et mille et une façons de le faire. Au-delà des formats, il faut aussi choisir où les diffuser. Les réseaux sociaux, par leur simplicité d’utilisation et leur nombre d’utilisateur·ices, semblent être un choix évident mais il peut aussi s’agir de publier vos vidéos sur vos propres sites.
1.a Se faire connaître et être identifié : Si votre cible est présente sur un ou plusieurs réseaux sociaux, la question à se poser est simple : que pourriez-vous y publier pour qu’elle apprenne à vous reconnaître ? Ces plateformes sont un bon levier pour gagner en visibilité à condition d’y être vus régulièrement. Ces espaces permettent à la fois de toucher sa cible existante et d’en atteindre de nouvelles.
La bonne idée
Sur le compte Instagram de L’Informé, deux journalistes, face caméra, reviennent sur les enquêtes au long format publiées par le média. Via des schémas et des figures découpées, réalisés à la main plutôt que numériquement, les vidéos illustrent concrètement et de façon pédagogique le travail d’investigation du média.

1.b Renforcer le lien de confiance avec ses abonné·es : La vidéo permet aussi de passer par l’incarnation. Dans un contexte où la confiance envers les médias est fragile, donner un visage à l’information contribue à rendre le travail journalistique plus humain et plus lisible. S’adresser directement à son public, face caméra, crée une proximité que l’écrit ne permet pas toujours : on ne suit plus seulement un média mais des personnes que l’on identifie et en qui l’on peut placer sa confiance. Cela fonctionne d’autant plus sur les réseaux sociaux, où les contenus incarnés génèrent généralement plus d’engagement.
La bonne idée
Certains présentateur·ices d’émissions, comme Cash Investigation sur France 2 avec Élise Lucet, ont leurs propres comptes sur les réseaux sociaux qui sont pensés comme complémentaires du programme. Publiés sur le compte de la journaliste, mais aussi sur celui de la chaîne France Télévisions et de Cash Investigation, les vidéos donnent à voir le sujet traité dans sa prochaine émission. Ces vidéos permettent à la journaliste de s’adresser directement à son audience. Dans certaines, elle y aborde une question de manière pédagogique en choisissant un sujet qui concerne directement son public dans ses habitudes de consommation. Dans d’autres, elle emmène les spectateur·ices dans les coulisses de l’émission et de son métier.
1.c Capter une audience plus jeune : Les jeunes générations s’informent majoritairement via les réseaux sociaux et particulièrement via la vidéo et des formats plutôt courts. 64 % des 18-24 ans s’informent via les réseaux sociaux parmi lesquels Instagram et TikTok sont en tête, suivis par YouTube. Si vous souhaitez rajeunir votre cible, ou cibler une partie des jeunes, la vidéo est un point de départ incontournable. Cette cible apprécie particulièrement les formats incarnés, d’autant plus par des personnes qui leur ressemblent. Les jeunes journalistes réussissent souvent à capter leur audience, qui se reconnaît plus facilement dans des personnes de sa propre génération.
La bonne idée
L’incarnation n’est cependant pas la seule manière de rajeunir sa cible. En réutilisant ingénieusement ses archives, l’INA a réussi à fédérer une communauté de presque un million d’abonné·es sur TikTok avec certaines vidéos dépassant les millions de vues. L’INA a par exemple repris une tendance virale sur la plateforme : montrer une évolution dans le temps à travers des photos ou des vidéos avec toujours la même chanson en arrière-plan. Ainsi, une vidéo consacrée à Céline Dion reprenant des passages télévisés de la chanteuse avec « Hung up » de Madonna en fond sonore dépasse les 13 millions de vues.

1.d Booster ses abonnements : Face à un trafic de recherche qui décline et une croissance plus lente des abonnements, plusieurs médias ont inclus la vidéo dans leur offre d’abonnement, voire en ont fait un abonnement à part. Les vidéos sont visibles sur les applications des médias et accessibles uniquement sur abonnement. En 2026, le Wall Street Journal a changé sa stratégie : alors qu’il misait jusque-là sur la diffusion de vidéos sur des plateformes gratuites comme YouTube, le média les a réorientés vers l’abonnement. Leurs sources de revenus n’étant plus les plateformes mais l’abonnement lui-même. « Nous produisons un journalisme qui vaut la peine d’être payé, et notre vidéo ne fait pas exception. La vidéo doit donc réellement augmenter la valeur d’un abonnement au WSJ, et convertir les audiences les plus susceptibles de s’abonner en abonné·es. Nous devons donc produire de la vidéo qui vaille elle aussi la peine d’être payée », expliquait Taneth Evans, directrice numérique du journal américain, à Digiday.
La bonne idée
The Economist a lancé cette année une offre test, « The Economist Play », un abonnement à un prix réduit (par rapport à un abonnement complet) et à destination des plus jeunes. Il permet l’accès aux vidéos, aux podcasts, aux newsletters et aux jeux du média mais pas à son site. Cette nouvelle offre fait suite au lancement en octobre 2025 d’Insider, leur plateforme vidéo dédiée aux formats longs et réservée là aussi aux abonné·es. Ainsi, les contenus longs formats à forte valeur ajoutée ne sont pas disponibles gratuitement sur YouTube mais derrière un paywall.
2. Par où commencer ?
La vidéo permet de remplir plusieurs objectifs : il est important d’identifier les vôtres et les prioriser. Avant de se lancer dans cette aventure numérique, il faut également s’assurer d’avoir les moyens de le faire et s’investir sur le long terme. Faire de la vidéo ne consiste pas seulement à avoir une bonne idée, il faut ensuite la réaliser, la monter et la diffuser. Ce travail nécessite des personnes disposant de ces compétences et du temps nécessaire pour réaliser des formats réfléchis et en accord avec la stratégie globale.
2.a Qu’est-ce que l’on veut raconter : Votre compte sur les réseaux agit comme une vitrine autant que la home page de votre site internet ou le sommaire de votre revue. Prenez soin à ce que cette vue d’ensemble reflète qui vous êtes et vos activités sinon vous risquez de ne pas capter des utilisateur·ices qui sont pourtant intéressé·es par vos sujets et thématiques. Face à un champ des possibles qui semble infini, il est parfois difficile de savoir ce que l’on souhaite produire : vidéos incarnées, montages avec voix off, illustrations ? Pour commencer, il faut identifier les contenus qui constituent déjà votre offre éditoriale et ceux qui vous semblent les plus transposables en vidéo et/ou en phase avec les codes des réseaux sociaux. Il s’agit de la solution la plus simple mais vous pouvez aussi être plus ambitieux·se et imaginer directement un produit éditorial vidéo, que vous construisez de A à Z comme par exemple une série de reportages qui n’auront aucune transcription écrite.
La bonne idée
Durant leur réunion éditoriale quotidienne, le Temps se pose une question simple pour chaque article au menu du jour : quel objectif sert-il ? Cette question vaut pour chaque production éditoriale réalisée. La rédaction a établi une liste de quatre objectifs, chacun correspond à une cible différente et détermine la diffusion : renforcer l’image du Temps (gratuit), fidéliser les abonnements (payant), atteindre une large audience (gratuit) et atteindre de nouveaux abonné·es (payant). Pour chacun de ces objectifs, des KPI ont été identifiés pour mesurer si ce dernier a été atteint. Une question à se poser lors du lancement d’une stratégie vidéo pour chacun des contenus prévus.

2.b Ressources et modèle économique : Produire des vidéos peut impliquer l’achat de matériel, un élargissement de votre équipe ou de la formation en interne. Cela peut varier fortement selon le format retenu, il est donc utile d’estimer les ressources nécessaires pour chaque production puis de les mettre en regard des objectifs visés. Cet investissement soulève en creux une autre question : celle de la monétisation et du modèle économique du média. Une stratégie ambitieuse peut se justifier si elle permet de générer des revenus, que ce soit du contenu réservé aux abonné·es payant·es, des partenariats ou via les revenus des plateformes elles-mêmes. Penser les ressources et questionner la monétisation vont ainsi de pair, la seconde permettant souvent d’amortir, voire de justifier, le premier.
2.c Prioriser : Une fois les idées mises à plat, il est important de penser aux formats qui sont les plus indispensables pour vous et les objectifs que vous souhaitez atteindre. Par exemple, publier des vidéos de recommandations culturelles peut être un format intéressant mais si votre ligne éditoriale est fondée sur le reportage, les utilisateur·ices ne vous identifieront pas ainsi. C’est aussi le bon moment pour traduire les ressources identifiées précédemment en une fréquence de publication et des formats réalistes. Ce sont ces éléments qui doivent vous aider à prioriser et à trouver un bon équilibre entre des vidéos faciles à concevoir, qui parlent à votre cible et qui reflètent justement votre ligne éditoriale, et d’autres réalisations, plus chronophages, qui apportent quelque chose de nouveau à votre média.
2.d Établir un calendrier de publications : S’il n’existe pas de logique de rendez-vous sur les réseaux sociaux, la régularité et l’élaboration d’un planning de publications sont essentiels. Il n’est pas nécessaire de publier tous les jours sur chaque plateforme que vous voulez investir mais de savoir les formats que vous voulez y publier et à quelle fréquence. D’autant que les formats ne sont pas les mêmes : sur YouTube, le format long est privilégié alors que sur Instagram les vidéos de plus de 3 minutes ne sont pas favorisées par l’algorithme. Les temps de production entre ces deux formats sont différents. Il est donc impératif de comprendre le temps de travail nécessaire pour chaque format afin d’établir une stratégie cohérente qui correspond à vos besoins mais aussi à vos moyens.
2.e Former une équipe : Une fois les compétences à mobiliser identifiées, deux options s’offrent à vous : mobiliser des compétences en interne ou recruter en externe. Certaines rédactions font le choix de recruter des journalistes spécialisé·es dans la vidéo. C’est celui qu’a fait L’Équipe en 2024 avec le journaliste Paul Bonnaud pour développer sa stratégie vidéo sur les réseaux sociaux, notamment via l’incarnation. Les vidéos étaient jusqu’alors réalisées par des community managers.
Recruter en externe est parfois le plus simple, mais aussi le plus coûteux. La formation en interne est une autre solution. De nombreuses rédactions ont décidé de former leurs journalistes afin qu’ils et elles puissent prendre en charge chaque étape de production d’une vidéo : conception, écriture et sa diffusion.
Le New York Times a embauché en mars 2026 un video training editor pour former ses journalistes et rédacteur·ices en chef. Le Wall Street Journal a monté une Talent Lab team, pour former les journalistes en interne à incarner leurs contenus. Cet objectif peut passer par de la vidéo mais aussi par le podcast et la newsletter suivant les aptitudes de chacun·e. Résultat : environ 200 journalistes ont été formé·es. Pour implémenter la vidéo dans son offre éditoriale, le WSJ a mis en place une approche transversale qui inclut les rédacteurs et rédactrices en chef, les photo-journalistes, les chef·fes de produit et les responsables des publics.
Dans de nombreux cas, l’équipe chargée de la production vidéo n’est pas indépendante du reste de la rédaction et des équipes, au contraire. Les équipes audience, marketing, produits accompagnent les journalistes vidéo pour élaborer la stratégie globale. Dans certains cas, l’équipe marketing fusionne avec eux pour avoir une approche transversale des formats, à la fois éditoriale et marketing.
La bonne idée
En 2023, la BBC a lancé son Creator lab au Royaume-Uni : un programme de formation, en partenariat avec TikTok, à destination de créateur·ices de contenus de la plateforme qui souhaitent développer leurs compétences pour travailler dans l’audiovisuel. Plus de 90 participant·es ont pris part au programme et ont ensuite pu intégrer différentes équipes de la BBC. Depuis, la chaîne a réitéré avec un programme dédié au sport et un autre à venir consacré au jardinage et à l’horticulture. Une bonne manière de bénéficier de compétences d’expert·es et de les former en interne sur les usages de l’audiovisuel, et de la chaîne.

3. Et après ?
3.a Expérimenter : Quand il s’agit des réseaux sociaux, il n’y a pas de recette magique pour qu’un contenu soit performant ou non. D’ailleurs, la notion de performance sera différente suivant l’objectif poursuivi : est-ce que l’on souhaite fédérer notre communauté ou donner de la visibilité à une enquête que l’on vient de publier ? Les plateformes ont leurs codes et leurs algorithmes, qui fonctionnent pour la grande majorité de manière très opaque, mais nous ne pouvons jamais être certain·es avant diffusion de ce qui marchera vraiment : parfois ça flop, parfois il y a de belles surprises. N’hésitez pas à tester, inventer des formats et de nouvelles manières de raconter. Le plus important est de parler à votre communauté et de voir comment elle réagit !
Sur les réseaux sociaux, tester des formats ne se fait pas en quelques jours. Si vous publiez un contenu nouveau et qu’il obtient peu de commentaires ou de vues, cela ne veut pas dire qu’il ne marchera pas. Il faut continuer à le tester sur plusieurs semaines, environ deux mois, et regarder l’ensemble des statistiques à ce moment-là pour décider de ce qui doit être ajusté.
3.b Mesurer son impact : Sur les réseaux sociaux, les utilisateur·ices ne forment pas un ensemble uniforme. Suivant les âges ou encore les centres d’intérêt, chaque communauté est différente. Leurs besoins, leurs usages numériques, leurs références sont spécifiques et vous ne comprendrez la vôtre qu’en la sondant. Les réseaux sociaux sont un bon moyen de pouvoir communiquer avec votre audience via l’espace commentaire mais aussi les canaux de discussion privés. Avoir accès aux retours de votre communauté aussi directement est une bonne manière de savoir si votre travail leur plaît mais aussi ce que cela leur a apporté concrètement.
4. Limites
4.a Modération sur les plateformes : Ce lien privilégié avec votre communauté via les réseaux est très précieux mais il peut s’arrêter du jour au lendemain, soumis au bon vouloir des règles de modération des plateformes. Les comptes peuvent être bannis ou certaines publications dépubliées sur avis du réseau social. Parfois, vous pouvez simplement perdre en visibilité du jour au lendemain sans qu’aucune explication ou notification ne vous soit fournie. Ainsi, votre communauté, même si elle vous suit et vous soutient, ne verra plus vos publications.
L’autre risque est de voir son compte se faire supprimer et donc perdre ses contenus. Les recours pour faire annuler ces décisions sont difficiles, surtout lorsque l’on ne dispose pas d’interlocuteur·ice direct·e à qui adresser sa situation.
4.b Sanctuariser ses productions : Pour conserver son indépendance, à la fois éditoriale et technologique, trouver une manière de sanctuariser ses productions devient essentiel. De nombreux médias publient leurs vidéos « réseaux sociaux » sur leurs applications. C’est le cas du New York Times par exemple qui a intégré un onglet « Watch » sur son application qui fonctionne comme un fil de vidéo. Depuis deux ans, arte.tv a intégré un outil similaire dans son application qui permet notamment aux utilisateur·ices d’être redirigé·es vers le contenu d’origine sur sa propre plateforme de streaming. Une bonne manière d’alimenter sa propre application sans pour autant désinvestir les autres plateformes vidéo comme YouTube ou Instagram.




