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Où est passé le bouton « Imprimer » ?

Il a disparu sans bruit, relégué au rang de vestige du Web d’hier : le bouton « Imprimer ». Pourtant, entre fatigue des écrans et IA, la possibilité de lire la presse autrement que sur ses sites et applications mérite peut-être de retrouver une place.

C’est l’histoire d’une disparition silencieuse dont j’ai voulu, en ces quelques lignes, raviver la mémoire : celle du bouton « Imprimer ». Il y a un peu plus de dix ans, la plupart des médias lui réservaient une place naturelle, sous la forme d’un petit pictogramme niché au début ou à la fin d’un article. Un clic suffisait pour obtenir une version imprimable de l’article voulu, souvent au format PDF, et retrouver, chez soi, le confort du papier. Une option qui incarnait un lien rassurant avec ce support traditionnel pour un lectorat qui s’aventurait progressivement sur Internet pour s’informer. Alors qu’il semblait indéboulonnable, le bouton a peu à peu cédé la place à d’autres fonctionnalités, comme les boutons de partage sur Facebook et Twitter, qui ont eux-mêmes perdu du terrain. Au XXIe siècle, imprimer un article semble relever de l’anachronisme.

Raconter l’histoire de cette disparition relève partiellement, je l’avoue, d’une entreprise quelque peu égoïste. Je profite du fait que notre lectorat compte quelques personnes en poste de responsabilité dans d’illustres médias pour tenter de faire remonter ce sincère cri du cœur. Car je ne suis pas seul. Fatigué de lire des articles à longueur de journée sur un écran et peu convaincu par les lunettes anti-lumière bleue (dont l’efficacité reste à démontrer), je suis récemment devenu propriétaire d’une liseuse. Une démarche commune à bien des personnes approchant de la trentaine et pour qui « lire plus » figure chaque année parmi les bonnes résolutions. Dans une approche purement technosolutionniste, la liseuse apparaît comme une solution idéale pour lire plus d’articles sans craindre la fatigue des LED. En théorie, du moins. Car, en pratique, l’exercice relève du casse-tête et suppose de consacrer un temps non négligeable à parcourir les forums pour trouver des solutions. Les outils dédiés changent ou ferment, les articles s’affichent mal, les paywalls persistent même lorsqu’on est déjà abonné·e…

Un caprice ? La disparition du bouton « Imprimer cet article » illustre en fait une tendance bien plus large, qui en dit long sur la façon dont la presse aborde la distribution de ses contenus sur le Web. Pour diverses raisons, auxquelles je ne suis pas insensible, les médias ont progressivement recentré la lecture sur leurs sites et leurs applications. Flux RSS, impression d’articles, export en PDF… autant de moyens de s’approprier les contenus et de les lire ailleurs que sur leur site d’origine, qui semblent malheureusement entrer en contradiction avec les défis de notre époque. Ou pas ?

Une disparition

La disparition du bouton « Imprimer » est difficile à expliquer car elle a été en réalité peu documentée. Il faut l’admettre : elle n’a guère déchaîné les foules, à quelques exceptions notables près. En fouillant un peu, je suis tombé sur un billet du Washington Post dont le titre aurait pu être celui de cette chronique si je n’étais pas arrivé treize ans trop tard : « The case of the vanished print button ». Publié en avril 2013, il est signé par le reader representative du journal, sorte de médiateur chargé de recueillir les griefs des lecteur·ices et d’y répondre.

Le site du quotidien américain vient alors de faire peau neuve et, parmi les retours reçus, l’une des principales déceptions concerne la disparition du fameux bouton. En réalité, explique le médiateur, celui-ci n’a pas été supprimé. Il a été déplacé dans un menu déroulant « More », où il est devenu moins visible. Fin de l’histoire ? Face aux protestations (des dizaines de lecteurs et lectrices d’après le billet, rien que ça), le journal lui a finalement rendu sa place aux côtés des boutons de partage dédiés aux réseaux sociaux. Le bouton « Imprimer » réintègre alors la cour des grands.

En 2013, le reader representative du Washington Post explique pourquoi le bouton « Imprimer » est devenu introuvable

Mais ce retour en grâce n’a évidemment pas duré, et le bouton est désormais introuvable sur le site du Post. Pourquoi ? Une partie de la réponse se trouve peut-être dans le sort réservé, plus largement, aux PDF. Imprimer une page Web passe souvent par ce format, qui permet aussi de conserver un article pour le lire plus tard ou de le transférer vers une liseuse. Mais ces trois lettres n’ont pas particulièrement la cote et donnent des sueurs froides aux responsables produits de certains médias. En cause : les groupes WhatsApp et Telegram spécialisés dans la diffusion clandestine de journaux, dont le PDF est souvent le principal complice.

C’est au nom de la lutte contre la fraude que Le Monde a mis fin au téléchargement du PDF de son journal. En 2021, les abonné·es ont appris que cette possibilité disparaîtrait, après une décision similaire prise quelques mois plus tôt par Les Échos. Un lecteur effondré a documenté son expérience sur son blog et sa tentative de convaincre le journal de faire machine arrière, en vain : « ‌Nous‌ ‌regrettons‌ ‌de‌ ‌devoir‌ ‌prendre‌ ‌une‌ ‌telle‌ ‌décision,‌ ‌mais‌ ‌la‌ ‌lutte‌ ‌contre‌ ‌la‌ ‌diffusion‌ ‌gratuite‌ ‌du‌ ‌travail‌ ‌des‌ ‌500‌ ‌journalistes‌ ‌de‌ ‌la‌ ‌rédaction‌ ‌est‌ ‌un‌ ‌impératif‌ ‌pour‌ ‌notre‌ ‌collectivité ‌»‌, répond le service client.

J’ai moi-même interrogé plusieurs quotidiens auxquels j’ai été abonné ces dernières années, non pas en tant que journaliste, mais en tant que citoyen et client désabusé. La réponse a toujours été, peu ou prou, la même : « ‌merci pour la question, mais ce n’est plus possible ‌»‌, avec, en guise de consolation, une invitation à télécharger l’application.

Une mort confirmée ?

Le problème avec l’impression des pages Web, c’est qu’elle est devenue de moins en moins facile. Non pas parce que l’option a disparu — n’importe qui peut imprimer n’importe quelle page à l’aide d’un simple raccourci clavier — mais parce que les pages elles-mêmes se sont complexifiées : publicités, bannières, fenêtres pop-up, murs d’abonnement, vidéos… Les sites de presse accumulent fièrement tout un tas d’éléments qui ont fait exploser le poids des pages. Il y a quelques mois, je suis tombé sur le billet d’un blog qui mesurait le poids d’un article du New York Times : 49 Mo, soit à peu près l’équivalent d’un album de musique entier. Et cela ne semble pas aller en s’améliorant. Cette fois encore, le trouble-fête tient en deux lettres : IA. À une époque où tout se « vibe-code », une idée peut devenir réalité en quelques minutes, alors qu’elle aurait autrefois nécessité un investissement humain et financier trop important pour être rentable. Des résumés automatisés aux lectures d’articles par une voix artificielle, les possibilités se multiplient, et les fonctionnalités s’accumulent sur les sites de presse, au risque de les alourdir et de compliquer des usages plus simples, comme l’impression.

Pourtant, même sur une page chargée d’éléments interactifs, il est possible de prévoir une version adaptée à l’impression, qui ne conserve que l’essentiel : le texte de l’article, débarrassé des menus, des publicités et des autres éléments qui pourraient gêner le·la lecteur·ice. Il suffit notamment de définir des règles CSS spécifiques à l’impression : ce guide explique comment procéder. Une solution relativement simple à mettre en place, mais qui nécessite tout de même un travail supplémentaire que peu de médias semblent avoir jugé utile d’entreprendre.

Et les ravages de l’IA ne s’arrêtent pas là. À l’heure où les médias s’inquiètent de voir leurs contenus aspirés par les systèmes d’intelligence artificielle, faciliter la circulation des articles en dehors de leurs propres plateformes peut sembler aller à rebours de leurs intérêts. Je suis obligé de l’admettre : dans ce contexte, défendre le retour d’une fonctionnalité qui facilite l’impression, le téléchargement et la circulation des articles peut paraître difficilement tenable. Le bouton « Imprimer » serait-il donc condamné à rejoindre les autres vestiges d’un Internet qui faisait davantage confiance à ses utilisateurs ?

Un retour en grâce ?

Je persiste à croire que le match n’est pas plié pour autant. Il y a quelques jours, en cherchant des arguments pour défendre cette cause, je suis tombé sur un billet du média technologique américain Ars Technica. Daté du 6 octobre 2026, il rappelle que les abonné·es à ArsPro peuvent obtenir un PDF des articles ainsi qu’un flux RSS intégral. L’idée est résumée ainsi : « le Web n’est pas toujours le meilleur endroit pour lire ce qui a été publié sur le Web ». Elle contribue à faire du confort de lecture un argument solide, même en 2026, comme en témoignent les dizaines de commentaires saluant cette initiative. Le·la lecteur·ice ne paie pas seulement pour accéder à un contenu ; il·elle paie aussi pour pouvoir se l’approprier et le consulter dans les conditions qui lui conviennent. Et cela a de la valeur.

Pour certaines enquêtes de Splann, il est possible de télécharger une version PDF à imprimer chez soi grâce à un bouton dédié

Autre exemple que j’ai eu l’occasion de documenter en début d’année : le média d’investigation breton Splann! qui a fait un pari, à première vue, contre-intuitif de vendre sur papier, sous forme de livrets, des enquêtes pourtant accessibles gratuitement en ligne. À l’origine de cette initiative, un constat formulé par Julie Lallouët-Geffroy, journaliste du média : lire de longs articles sur écran était trop pénible et l’exportation sur liseuse peu pratique, me confiait-elle alors. Ses tentatives pour contourner le problème (copier-coller les textes dans Word, transférer des PDF sur sa liseuse, etc) n’avaient pas vraiment abouti. Le site a donc ressuscité, à sa manière, le bouton « Imprimer », qui permet d’obtenir un PDF prêt à l’impression pour certaines de ses enquêtes phares. Du côté de la presse indépendante française, j’ai aussi découvert, en me rendant à l’enregistrement public d’une émission à Toulouse, qu’Arrêt sur images propose, lors de certains événements, d’acheter ses enquêtes imprimées sur papier et glissées dans de grandes enveloppes. « Ça marche super bien », me glisse l’équipe.

Derrière ces exemples se dessinent deux enjeux étroitement liés : le confort de lecture et la possibilité de distribuer les contenus autrement. Lire sans le Web dans sa forme habituelle, sans téléphone, notifications, ni algorithmes, répond à une aspiration que les médias auraient tort de négliger. D’après l’édition 2025 du Baromètre du numérique du CREDOC, quatre Français·es sur dix déclarent passer un temps excessif devant les écrans pour leur usage personnel. Pour une jeune génération qui aspire aussi à souffler grâce à la digital detox (désintoxication numérique) miser sur des plateformes comme TikTok pour les séduire ne suffira peut-être plus. L’argument décisif pourrait être ailleurs : dans l’apaisement, la déconnexion et la possibilité de choisir librement comment, quand et où lire. C’est ce qui a poussé le média tech américain 404 Media à développer un système permettant à ses abonné·es de lire l’intégralité de ses articles directement depuis leur lecteur de flux RSS. Dernier exemple pour la route : le nouveau média The Atlas qui mise sur le PDF pour faire circuler librement ses contenus, notamment via des messageries comme Signal, et ainsi s’affranchir des algorithmes des grandes plateformes comme des risques de censure.

Si les médias pouvaient jusqu’ici se satisfaire de (sur)charger davantage leurs pages et de multiplier les fonctionnalités — il faut bien le dire, pas toujours agréables — c’est aussi parce qu’ils avaient peu de concurrence. L’IA a considérablement rebattu les cartes et pourrait bien faire du confort d’utilisation un enjeu majeur. Une étude récente, dont nous vous avons récemment partagé les résultats, mettait en lumière l’importance accordée à la facilité d’utilisation de ces outils, même si leurs lacunes en matière de fiabilité sont bel et bien identifiées par leurs utilisateur·ices. L’enjeu, je le conçois, n’est pas si simple : concilier la nécessité de fidéliser son audience sur ses propres plateformes avec la volonté de lui offrir une lecture plus agréable et flexible, quitte à la laisser choisir son support. Le modèle économique, la présence ou non d’un paywall ou encore le rythme de publication sont autant de facteurs qui peuvent freiner l’adoption de cette pratique. Moi, comme les aficionados du papier et des liseuses qui se seront peut-être reconnu·es dans mon témoignage, j’y crois.