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Distribuer le journalisme en dehors des GAFAM

Des médias inventent d’autres façons de faire arriver leur journalisme jusqu’au public, sans passer par les algorithmes. Tour d’horizon et conseils pour vous lancer, à votre échelle.

💡 Cinquième épisode de notre série d’études de cas, qui vous propose chaque mois de découvrir les pratiques et stratégies de la presse indépendante européenne, ainsi que nos conseils pour les mettre en œuvre : indépendance technologique, modèles économiques, diversification de l’offre… Une série réalisée dans le cadre de notre réseau de médias européens Sphera, à destination des dirigeant·es de médias et des créateur·ices à travers l’Europe. Vous souhaitez ne pas rater la prochaine ? Inscrivez-vous à notre newsletter.

L’indépendance technologique ne se joue pas seulement en interne, dans les outils qui servent à produire le journalisme. Elle se joue aussi en aval : dans la façon dont ce journalisme arrive jusqu’au public. Et sur ce terrain, la dépendance aux grandes plateformes est tout aussi réelle. Ce guide fait le point sur ces risques, présente des pratiques de rédactions européennes pour s’en émanciper, et propose des premiers pas concrets, quelle que soit la taille de votre équipe.

Pour beaucoup de rédactions, les réseaux sociaux ne sont pas un luxe qu’on peut couper : ce sont souvent des canaux d’audience clés, parfois même les seuls. Il est toutefois loin d’être inutile de réfléchir à une pratique plus modeste et pragmatique, en faisant peut-être un peu moins sur les plateformes, et en réinvestissant ce temps dans des espaces que vous maîtrisez davantage. Les exemples cités dans cette étude de cas visent à vous faire découvrir une large panoplie d’exemples, avec des degrés d’investissement différents qui pourront s’adapter à vos besoins et modèles.

1. Suis-je concerné·e ?

Votre audience ne vous appartient pas tant qu’elle passe par des plateformes qui fixent leurs propres règles, et les changent sans prévenir. Depuis quelques années, les exemples se multiplient.

X. L’exemple le plus notoire, qui a déclenché une vraie prise de conscience de la dépendance des médias à ces plateformes, est le passage de Twitter à X sous la direction d’Elon Musk. Plusieurs rédactions ont constaté une chute de leur trafic : selon le Reuters Institute, les visites venues de X vers les sites d’actualité ont baissé de 46 % dans le monde depuis mai 2023, et de 22 % en un an en Europe. Sans compter le fait que la plateforme est utilisée à des fins politiques, et expose ses utilisateur·ices à la désinformation.

Meta. Depuis le 1er août 2023, les contenus d’actualité sont bloqués sur Facebook et Instagram au Canada, en réaction à une loi qui oblige les géants du numérique à rémunérer les médias. Le groupe a aussi changé plusieurs fois sa politique sur la visibilité des contenus jugés « politiques ». Des baisses de trafic ont également été observées par plusieurs médias. En Europe, depuis octobre 2025, Meta n’autorise plus les publicités « politiques, électorales et sur des enjeux de société ». Une catégorie aussi large que floue, source d’inquiétude pour la presse.

Google. Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls en cause : les changements d’algorithme de Google ont déjà bouleversé des modèles économiques entiers. Avec les AI Overviews, des résumés générés par intelligence artificielle qui répondent directement dans la page de résultats, les médias craignent l’avènement d’un « Google Zero » : un trafic de recherche qui s’effondre parce que les lecteur·ices n’ont plus besoin de cliquer. Le trafic de recherche de Google vers les éditeurs a reculé d’un tiers en un an dans le monde et les dirigeant·es de médias interrogé·es s’attendent à une baisse moyenne de 43 % d’ici trois ans d’après le Reuters Institute.

Mais s’émanciper ne veut pas dire tout quitter. Il n’est pas question de fermer du jour au lendemain ses comptes sur les réseaux sociaux, ni de lancer un magazine papier si cela ne correspond pas à votre modèle. Il existe de nombreuses manières de s’aventurer au-delà des plateformes, à des échelles et avec des budgets très différents, même pour un média 100 % en ligne. Ce guide en présente plusieurs, à adapter à vos moyens. Ce travail peut aussi représenter une opportunité plus qu’un coût : votre portée sera peut-être moins grande, mais c’est l’occasion de créer un lien plus direct avec votre communauté, et pourquoi pas d’en toucher une autre.

Rendre service à soi, et ses lecteur·ices. Une partie du public exprime un ras-le-bol des écrans et des réseaux. Distribuer son journalisme autrement, c’est répondre à cette envie de confort et de liberté dans sa façon de s’informer : lire hors écran, hors algorithme, à son rythme, et s’approprier l’information au-delà des canaux proposés par le média. C’est aussi aller à contre-courant de la course à l’innovation, pour revenir à des choses plus simples. S’émanciper des règles et des critères (souvent obscurs) des plateformes est un service rendu à votre journalisme : cela vous permet de mener le travail que vous souhaitez, sans vous plier à leurs exigences.

2. Comment changer ses pratiques sur Internet

2.a. Développer ses canaux directs (RSS, PDF, newsletter)

Le web n’a pas toujours été dominé par d’immenses firmes, et l’information n’a pas toujours circulé par les réseaux sociaux. Revenir à des pratiques plus anciennes, peu coûteuses et toujours pertinentes, peut répondre aux besoins d’aujourd’hui. L’exemple le plus répandu est la newsletter, depuis des années le format privilégié pour s’émanciper d’une distribution algorithmique. Mais l’idylle est peut-être menacée par l’« IA-fication » des boîtes mail. En janvier 2026, Google a annoncé l’arrivée de Gemini dans Gmail : résumés automatiques des conversations, aide à la rédaction, et un « AI Inbox » en test qui trie les messages à la place de l’utilisateur·ice. L’IA pourrait alors s’intercaler entre vous et vos lecteur·ices, comme l’ont fait les algorithmes des réseaux sociaux. La newsletter n’est pas à abandonner pour autant, mais d’autres pratiques du même ordre existent.

La bonne idée Le média américain 404 Media, détenu par ses journalistes, a constaté qu’un certain nombre d’abonné·es demandaient la possibilité d’avoir accès, via un lecteur de flux RSS, à l’intégralité de l’article plutôt que le titre. Son système de gestion de contenu (CMS), Ghost, ne le permettait pas : la rédaction a donc financé le développement d’un système permettant aux abonné·es de lire les articles en intégralité. Son raisonnement : pouvoir toucher ses lecteur·ices directement, sans dépendre uniquement d’un moteur de recherche en déclin ni d’algorithmes de réseaux sociaux qui pénalisent les liens sortants. Cette fonctionnalité figure désormais parmi les avantages mis en avant pour convaincre les lecteur·ices de s’abonner.

Un autre média tech américain, Ars Technica, propose une initiative similaire : des flux RSS en texte intégral et même la possibilité d’obtenir la version PDF des articles. « Soutenez Ars et bénéficiez d’une meilleure expérience de lecture » explique le média dans un billet détaillant le fonctionnement de ces fonctionnalités.

Le PDF vous semble désuet ? Pourtant, certains médias s’y intéressent à nouveau, y voyant un moyen d’échapper aux algorithmes, mais aussi à la censure. C’est le cas de The Atlas, un hebdomadaire diffusé en PDF sur WhatsApp et Signal : un fichier qui se transmet de téléphone en téléphone et, surtout, sans algorithme.

Concrètement

  • Expliquez pourquoi vous avez besoin de l’adresse e-mail de vos lecteur·ices. Plutôt que de faire de la newsletter un simple moyen de lire vos contenus, insistez sur les enjeux et le besoin de maintenir un contact durable. C’est ce qu’a fait 404 Media pour justifier la mise en place d’un mur d’inscription pour lire ses contenus.
  • Rendez votre flux RSS visible, avec une icône dans le pied de page ou une page « Nous suivre », et expliquez-le en une phrase. Reporterre dispose par exemple d’une page qui explique à ses lecteur·ices comment utiliser les flux RSS pour suivre ses publications, avec des recommandations d’outils.

2.b. Décentraliser sa présence (fedivers, Bluesky, Ghost)

Vous avez peut-être entendu parler de « décentralisation ». Au moment où les médias cherchaient des alternatives à X, des plateformes comme Bluesky ou Mastodon se sont présentées comme des pistes potentielles. Leur avantage : un système décentralisé. Qu’est-ce que cela veut dire ? Comme avec les e-mails, vous pouvez changer de fournisseur sans perdre vos contacts. Comme avec les podcasts, vous n’avez pas à publier séparément sur chaque plateforme : vos contenus s’affichent automatiquement sur plusieurs à la fois. La décentralisation ne concerne pas que les réseaux sociaux. Le CMS Ghost a annoncé en 2024 son intégration d’ActivityPub, le protocole qui permet de communiquer avec le « fédivers » : les articles publiés sur un site peuvent alors être suivis et lus depuis Mastodon par exemple. Si vous utilisez WordPress, un plugin officiel permet de faire de même. Plusieurs médias, dont The Verge et 404 Media, ont manifesté leur intérêt pour ce type de dispositif.

Toutefois, ces pratiques restent récentes et en cours de développement : avant de vous lancer tête baissée, expérimentez petit à petit. Découvrez comment des médias comme Ouest-France, Les Jours et L’Informé se sont lancés sur Bluesky, Threads et Mastodon.

Le Bristol Cable, média coopératif britannique, est allé plus loin en lançant une application mobile qui réunit son journalisme et le fédivers. Conçue avec la Newsmast Foundation, une association qui aide des organisations dans l’usage et le développement d’outils « décentralisés », elle est réservée aux abonné·es. Ils et elles peuvent y lire les articles du média et publier des posts, visibles aussi sur Mastodon et les autres plateformes fédérées.

2.c. Construire ses propres plateformes

Quand aucune plateforme ne convient, certains médias indépendants choisissent de se regrouper pour bâtir la leur. C’est la piste la plus ambitieuse, mais aussi celle qui montre le mieux ce que la mutualisation rend possible : ce qu’une rédaction ne peut pas faire seule, plusieurs peuvent le faire ensemble.

Au Canada, c’est le blocage de l’actualité par Meta qui a servi de déclic. En novembre 2023, vingt médias indépendants ont lancé Unrigged.ca, une plateforme collective à but non lucratif qui rassemble et met en avant leurs contenus, pour continuer à toucher leur public malgré le blocage. Ses fondateur·ices revendiquaient alors une audience cumulée de plus d’un million de lecteur·ices.

En France, la mutualisation prend d’autres formes. Basta! tient depuis 2015 son « Portail des médias libres », devenu plus récemment le Portail des médias indépendants, pensé comme une alternative à Google News : une sélection faite à la main, par des journalistes, de centaines de médias français et étrangers. Autre exemple : la Presse libre, qui adopte une logique similaire à travers un système d’abonnement groupé : dix médias indépendants, un portail commun et un seul abonnement pour les lire tous. Sur le site, il est possible de lire les contenus de plusieurs médias au sein d’un même espace.

Une pratique qui s’avère également pertinente pour les médias locaux. En Écosse, une vingtaine de rédactions locales se sont réunies au sein du Scottish Beacon. Pour Power Shift, un projet d’enquête commune sur la transition énergétique en Écosse, le site du réseau rassemble les articles produits par une dizaine de rédactions, qui les republient ensuite sur leurs propres sites avec un encart et un visuel renvoyant vers le projet. Le réseau a aussi négocié une republication dans The Herald, média national, et a récemment produit un magazine papier.

Sur le site du Scottish Beacon, les participants à Power Shift sont cartographiés

La bonne idée C’est le pari d’Urbania, média fondé au Canada en 2003 et implanté en France depuis 2020, avec son Micromag : un périodique 100 % numérique qui reprend les codes du magazine (couverture, photos, interviews) dans des slides verticales, proches des stories Instagram, et mêle vidéo, motion design et éléments interactifs. Plutôt que de le publier sur Instagram ou TikTok, le média l’héberge sur son propre site, pour limiter sa dépendance aux algorithmes et aux règles de modération des plateformes. Pas d’application à installer : un simple lien suffit. L’accès est gratuit, mais il faut laisser son adresse e-mail ou son numéro de téléphone en cours de lecture : le média constitue ainsi sa propre base d’abonné·es. Les numéros sont ensuite diffusés par newsletter et par SMS. Pour en apprendre plus, retrouvez notre interview avec l’équipe d’Urbania.

3. Explorer de nouveaux canaux en dehors du web

3.a Sortir d’Internet : le papier

Le papier est un canal sans algorithme, qui se lit hors écran et circule de main en main. Imprimer, stocker et distribuer peut demander du temps, un budget et une logistique que certaines rédactions ne peuvent pas se permettre. Bonne nouvelle : explorer le papier ne veut pas dire lancer un magazine. Il est possible de commencer petit, avec une feuille pliée, un zine, une affiche ou un livret reprenant des contenus déjà publiés.

Réfléchissez au format le plus simple et le plus efficace à distribuer sur papier. Partez de ce que vous voudriez y raconter, quitte à vous limiter à une feuille A4 : cela vous obligera à identifier l’essentiel (vos valeurs, des informations, un manifeste, etc.). Ensuite, interrogez-vous sur les lieux où vous voudriez le distribuer.

Pensez à ce que vous voudriez y raconter, en vous limitant à une feuille A4 si nécessaire : cela vous encouragera à identifier ce qui compte le plus (vos valeurs, des informations, un manifeste, etc.). Ensuite, interrogez-vous sur les lieux où vous voudriez distribuer ce support.

Médor, magazine coopératif belge, a publié fin 2023 son « Appel pour un journalisme robuste » sous la forme d’une affiche pliée, glissée dans son numéro 33, puis déposée dans des lieux culturels, des bars et des commerces. L’appel est aussi imprimable depuis leur site. Le média américain WIRED a lui aussi sorti un zine « Comment gagner un combat ? » à partir de publications passées. Au-delà d’être une manière intéressante de donner une seconde vie à des contenus déjà publiés, il s’agit d’un format pensé comme un véritable outil pratique à distribuer largement, contenant notamment des conseils pour manifester en sécurité.

La bonne idée Splann, média d’investigation breton à but non lucratif, publie ses enquêtes gratuitement en ligne, mais les propose aussi en papier. Ses grands dossiers sont imprimés sous forme de livrets bilingues, distribués notamment par des librairies, et près de 700 livrets ont été commandés lors de sa première campagne de vente en ligne. Au printemps 2026, une nouvelle campagne a proposé deux livrets supplémentaires, sur l’hôpital public et les lycées agricoles, à 11 euros l’unité livraison comprise. Le papier lui sert aussi d’outil de terrain : en 2022, une de ses enquêtes sur une méga-porcherie a été distribuée en version papier dans les boîtes aux lettres par des habitant·es. Pour en savoir plus sur la manière dont Splann conçoit et distribue ses livrets, découvrez notre reportage et nos interviews avec l’équipe du média.

3.b Exister dans l’espace physique

Un média purement en ligne peut aussi exister dans la rue, sur scène ou au comptoir d’un café. L’espace physique ne remplace pas la distribution numérique : il crée des points de contact que personne ne peut couper. Mais comment s’y prendre ? Avec des méthodes simples et peu coûteuses.

À Augsbourg (Allemagne), l’Augsburger Allgemeine a disséminé des QR codes dans la ville qui renvoyaient vers des articles expliquant les propositions des partis sur des enjeux locaux précis (crèches, transports, urbanisme). Un moyen de matérialiser le lien entre l’information et son impact concret sur le quotidien du public. Attention toutefois à ne pas tout miser sur les QR codes. En 2024, le Texas Tribune a distribué des guides imprimés et des autocollants pour aider des Texan·nes peu familiers du vote, avec un QR code vers ses ressources en ligne. Peu de personnes l’ont utilisé : seulement 108 consultations pour 2 000 autocollants distribués. La rédaction en tire une leçon : imprimer l’information essentielle (comme les dates clés du scrutin) directement sur le support, plutôt que de la cacher derrière un QR code. Le Texas Tribune a aussi testé la distribution en personne pour une enquête sur la qualité de l’air près de Houston : 500 flyers et 1 000 cartes postales, en anglais et en espagnol, distribués en porte-à-porte et dans des lieux de passage (sorties d’école, églises, supermarchés, laveries), avec des liens vers des associations locales et un QR code pour en savoir plus.

Le live journalism s’est aussi imposé comme un moyen efficace de renouer avec son audience et de distribuer son journalisme avec plus d’impact. Si la pratique vous intéresse, vous pouvez vous référer à notre précédente étude de cas sur le sujet.

La bonne idée Marsactu, média d’investigation marseillais, a lancé Marsactu Illimité pour toucher des habitant·es qu’il atteint mal : ses abonné·es se concentrent dans le centre-ville et le sud, beaucoup moins en périphérie, y compris parmi les premier·es concerné·es par certains de ses sujets. Dans des cafés et des centres sociaux partenaires, il suffit de se connecter au wi-fi du lieu pour lire tous les articles, sans abonnement ni compte. Des flyers et des affiches, disposant de QR codes, expliquent le fonctionnement du système aux personnes qui se rendent dans ces lieux. Pour le média, il s’agit d’un moyen de viser une audience en dehors de ses cercles habituels. Pour en apprendre plus sur leur expérience, lisez notre entretien avec le président de Marsactu, Julien Vinzent.

4. Accepter les zones grises et rester lucide

S’émanciper des plateformes sociales reste une pratique relativement récente à cette échelle et il reste difficile de fournir un mode d’emploi adapté à chaque média. Le plus sûr est de tester, d’avancer à tâtons, sans chercher à tout transformer d’un coup. Chaque essai doit être suivi : mesurez l’effet réel de chaque canal avant d’aller plus loin, pour savoir ce qui fonctionne vraiment, ce qui demande trop d’efforts et ce qu’il vaut mieux abandonner. C’est aussi l’occasion d’apprendre, comme l’ont fait plusieurs des médias cités plus haut, qui ont ajusté leur démarche au fil des retours. Ne gardez pas ces tâtonnements pour vous : assumer cette part d’expérimentation et la raconter à vos lecteur·ices, souvent sensibles à ces sujets, peut même les amener à vous soutenir.