
Les médias indépendants ont appris à défendre leur ligne éditoriale face aux actionnaires, aux annonceurs, aux pouvoirs. Mais leur liberté peut aussi être fragilisée par des choix technologiques faits par défaut, souvent sans même y penser. C’est ce que nous constatons, projet après projet, auprès des médias que nous accompagnons depuis 2020, avec Médianes, un média, un studio et un réseau imaginés pour renforcer l’indépendance des médias.
L’indépendance technologique est l’un des grands angles morts des médias. Un média peut défendre farouchement sa ligne tout en confiant sa diffusion, ses revenus, ses archives et les données de ses lecteur·ices à des acteurs dont il ne maîtrise pas le fonctionnement et dont les objectifs s’opposent aux siens. La question technologique touche pourtant au cœur de l’indépendance éditoriale, et l’actualité le rappelle avec force.
👋 Ce texte est un manifeste, que nous nous adressons autant qu’aux médias que nous accompagnons. Nous sommes loin d’être parfait·es et avançons nous aussi pas à pas. Des idées, des désaccords ? Écrivez-nous à [email protected]
Trois évolutions récentes rendent le sujet particulièrement urgent :
- Des États qui agissent à travers les outils : Le Cloud Act permet déjà aux autorités américaines d’exiger l’accès aux données stockées partout dans le monde par les entreprises américaines, y compris sur des serveurs européens. L’IA ouvre un nouveau front : en juin 2026, Anthropic a suspendu l’accès à ses modèles les plus avancés pour se conformer à des contrôles à l’export décidés par le gouvernement américain, avant de le rétablir le 1er juillet. Les données d’une rédaction peuvent ainsi être exigées, et ses outils coupés, par une décision politique prise à l’étranger
- La désintermédiation par les géants du numérique : Après avoir capté la distribution de l’information dans les années 2010, les plateformes la court-circuitent dans les années 2020 : réponses générées par l’IA dans les moteurs de recherche, actualités censurées de certains réseaux… Depuis plusieurs années, le public accède à l’information sans passer par les médias qui la produisent, et ce phénomène s’accélère.
- Un cadre légal soumis aux vents politiques : En France comme en Europe, le cadre juridique de la presse dépend de choix politiques. Face à la montée des forces antidémocratiques, aucun pays n’est à l’abri et l’indépendance économique ne suffit plus : en Hongrie comme en Italie, des gouvernements ont remodelé le paysage médiatique en quelques années. En France, à l’approche de la présidentielle d’avril 2027, ce sont les aides publiques à la presse, la reconnaissance CPPAP ou la défiscalisation des dons qui pourraient être remises en cause. Un média qui dépend en plus d’outils qu’il ne maîtrise pas sera d’autant plus vulnérable.
Si on devait résumer notre vision de l’indépendance tech en quelques points, on pourrait la résumer à trois principes : open source ; souveraineté européenne ; pensé par et pour les médias.
Des outils ouverts, faits pour durer
Nous croyons que les outils de conception, de production et de diffusion d’un média doivent être ouverts. Un code ouvert peut être vérifié, amélioré et repris par d’autres. Croire qu’un code fermé protège parce qu’on est seul·e à le connaître est un mirage, plus encore à l’heure où l’IA facilite la recherche de failles, et permet de les exploiter bien plus facilement et rapidement qu’auparavant. Il garantit la sécurité et la pérennité des outils, qui ont ainsi la possibilité de survivre à la structure qui les a créés. Surtout, il évite l’enfermement dans une solution propriétaire : avec l’open source, un média n’est jamais pieds et poings liés à son prestataire.
Aussi, un code ouvert peut être placé sous le regard de toutes et tous : optimisé et repris par une galaxie de personnes plutôt que par un acteur unique, ses principes de transparence et de collaboration le renforce. L’open source a longtemps été un usage courant des médias et du journalisme, et son retour est possible, et même souhaitable.
Des données sous maîtrise européenne
Nous pensons que les données d’un média et de ses lecteur·ices doivent rester sous maîtrise européenne. Il ne faut pas confondre souveraineté et souverainisme. Nous défendons un ancrage européen, pas nationaliste : tout ce qui vient d’ailleurs n’est pas un problème en soi, bien au contraire, et l’open source est une preuve de la puissance de l’effacement des frontières. La souveraineté, c’est la capacité à identifier et limiter ses dépendances, et pouvoir agir en conséquence.
Concrètement, une entreprise américaine dont les serveurs sont en Europe reste aujourd’hui soumise au Cloud Act, qui permet aux autorités américaines d’exiger l’accès aux données. Ce n’est pas tenable pour les médias qui doivent protéger leurs sources et leurs lecteur·ices.
Des outils pensés avec les médias
Nous croyons que les outils des médias doivent être pensés par des acteur·rices qui connaissent les médias de l’intérieur, et construits avec eux, en partant des usages réels des rédactions.
Or, on a trop souvent tenu les journalistes à l’écart de ces sujets, comme si ces questions ne les concernaient pas. C’est un peu comme si on leur demandait de ne pas regarder qui possède leur média. Associer les rédactions à la conception de leurs outils, c’est la condition pour qu’elles se les approprient vraiment et qu’ils respectent leur vision éditoriale.
👀 Pourquoi on vous en parle ? Chez Médianes, ces principes ne sont pas théoriques : ils ont donné naissance à Socle, notre offre d’outils open source et européens pour les médias. Découvrez l’offre à l’occasion de la sortie de Socle Dons, notre outil de collecte, gestion et sécurisation des dons adaptée aux médias.
Au-delà des principes, quelques convictions
Concrètement, ces principes se traduisent par quelques convictions, qui nous servent de boussole pour choisir un outil ou en changer, pour les médias que nous accompagnons et pour nous-même.
Une dépendance acceptable est une dépendance réversible
L’indépendance ne se pense pas en tout ou rien, mais en degré. L’objectif n’est pas de tout contrôler, mais de pouvoir changer de fournisseur sans que son média s’effondre. En 2026, des milliers d’associations ont perdu toutes leurs données stockées chez Microsoft après l’arrêt d’une offre gratuite, sans recours possible : le cloud peut se couper du jour au lendemain. C’est la même logique que pour les modèles économiques : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier est toujours la logique à suivre. Procéder à des sauvegardes régulières, en dehors des outils ou des systèmes sauvegardés, est une bonne pratique, à la condition de pouvoir restaurer ces sauvegardes ailleurs si besoin.
Toute la chaîne est concernée, et la diffusion est clé
L’indépendance tech se joue à chaque étape : production, hébergement, paiement, audience, diffusion, archives. Mais quand une plateforme décide de ce qui est vu, elle exerce une influence éditoriale capitale, c’est là que la dépendance pèse le plus.
Ni technophobes, ni technophiles
Chez Médianes, on teste, on compare, on choisit nos outils selon ces usages, et on reste toujours prêt·es à changer. C’est également vrai pour l’IA : la question n’est pas de l’adopter ou de la rejeter par principe, mais de savoir à qui elle appartient et ce qui se passe si elle est coupée.
Coopérer et mutualiser, sans recréer un Google européen
Aucun média, petit ou grand, ne fera le chemin seul. Plutôt que de bâtir un nouveau géant ou de réinventer la roue chacun dans son coin, appuyons-nous sur ce qui existe déjà à l’échelle européenne et tentons de trouver des solutions communes. Chez Médianes, nous défendons l’idée d’une galaxie d’acteur·rices et d’outils ouverts, maintenus collectivement, dont nous ne serions qu’un acteur parmi d’autres.
Les compétences font partie de l’indépendance
Trop souvent, les outils proposés aux médias sont des boîtes noires : on paie pour s’en servir sans comprendre leur fonctionnement, et chaque ajustement ou hausse de tarif coûte cher. Quand un éditeur de logiciels est racheté, une licence peut passer du jour au lendemain de 2 000 à 20 000 € par an. Comprendre ses outils, c’est ne plus laisser les autres refermer le capot. C’est aussi une source d’économies : un outil ouvert et maîtrisé se fait évoluer sans rester captif d’un fournisseur.
En pratique, par où commencer ?
Avant de changer quoi que ce soit, commencez par faire l’inventaire : listez les outils de votre média, de la bureautique à la diffusion, en passant par le paiement, l’emailing et l’analyse d’audience. Puis, pour chacun, prenez le temps de vous poser cinq questions.
- Que se passe-t-il si le robinet se ferme demain ?
- Qu’est-ce que je perds, qu’est-ce que je gagne à changer ?
- Quel est le coût du changement, en argent, en temps et en compétences ?
- Est-ce pratique au quotidien ?
- Est-ce le bon moment, et est-ce une priorité par rapport au reste ?
Bonne nouvelle : la première étape coûte souvent moins cher qu’on ne le croit. Des alternatives européennes clés en main (qui ne sont par ailleurs pas toutes open source) existent déjà : Infomaniak, La Suite ou Proton pour la bureautique, Brevo pour l’emailing, Mollie ou PayPlug pour le paiement.
💡 Les médias peuvent reprendre la main sur leurs outils, quelle que soit leur taille. Notre guide pratique dresse un état des lieux des risques et des bonnes pratiques : Reprendre la main sur ses outils numériques.
Nous le savons : ce qui freine le plus souvent les médias, ce n’est pas la conviction, c’est l’argent et le temps. Changer d’outil demande une énergie que les petites équipes n’ont pas toujours, et les solutions indépendantes ont longtemps été réservées à celles et ceux qui pouvaient s’offrir des développeur·euses. C’est pour lever ces freins que nous avons créé Socle : des outils open source, hébergés en Europe et construits avec les médias que nous accompagnons.
Et maintenant ?
Ces principes, nous essayons de les appliquer, pour nous-mêmes, comme pour les médias que nous accompagnons. Socle, notre offre d’outils open source et européens, en est une tentative parmi d’autres. Nous sommes nous-mêmes en train d’auditer nos outils de gestion, production et de diffusion pour des alternatives européennes : un chantier en plein effervescence.
Pour que le cordonnier ne soit pas toujours le plus mal chaussé, nous préparons aussi notre évolution en interne : quitter Google Workspace, évaluer nos usages de Notion, Slack, et déjà les sauvegarder fréquemment via des outils dédiés, sur des serveurs distants.
Le secteur médiatique a réussi à faire de l’indépendance économique des médias un sujet politique, débattu bien au-delà des directions de rédaction. Il peut en être de même pour l’indépendance technologique. Car derrière les outils d’un média se joue une question qui concerne aussi ses lecteur·ices : qui contrôle les infrastructures dont dépend leur information ? A fortiori ses donateur·ices ou abonné·es, qui peuvent apprécier de savoir si leur argent permet de remplir même indirectement les poches des géants, ou de renforcer son indépendance.
Pour aller plus loin
- Les médias peuvent reprendre la main sur leurs outils, quelle que soit leur taille. Notre guide pratique dresse un état des lieux des risques et des bonnes pratiques : Reprendre la main sur ses outils numériques.
- De Google à Microsoft, les rédactions européennes s’appuient souvent sur des outils venus de la Silicon Valley, mais certaines cherchent à s’en affranchir : L’indépendance des rédactions passe aussi par leurs outils.
- Découvrez notre offre d’outils open source et européens pour renforcer l’indépendance des médias sur socle.media.
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