Lénaïg Bredoux : « Changer les choses c’est parfois difficile et ça prend du temps »

Lénaïg Bredoux est responsable éditoriale aux questions de genre (gender editor) chez Mediapart.

Lénaïg Bredoux (Mediapart) : « Changer les choses, c’est parfois difficile et ça prend du temps »

— 23 février 2022
Capture vidéo : Médias en Seine

D’abord jour­nal­iste au ser­vice poli­tique, Lénaïg Bre­doux est, depuis 2020, respon­s­able édi­to­ri­ale aux ques­tions de genre chez Medi­a­part. Ou gen­der edi­tor, c’est selon. Le média d’enquête a mis en place des poli­tiques con­crètes, et même si les rédac­tions pren­nent con­science de l’évolution à venir, le change­ment reste lent.

Medi­a­part vous a nom­mé gen­der edi­tor en octo­bre 2020. Com­ment votre média tra­vaille au quo­ti­di­en sur le traite­ment des ques­tions de genre ?

Nous avons volon­taire­ment gardé le terme français, car nous accor­dons de l’importance à « respon­s­able édi­to­ri­ale ». Notre mis­sion est directe­ment liée à notre ligne édi­to­ri­ale et à la manière dont nous pro­duisons nos con­tenus jour­nal­is­tiques. Mon tra­vail est trans­ver­sal, je suis tou­jours entière­ment jour­nal­iste au sein de la rédac­tion, mais je suis aus­si en lien avec les autres ser­vices comme les RH. Con­crète­ment, nous agis­sons sur trois niveaux : il y a de la coor­di­na­tion dans la pro­duc­tion de nos con­tenus, de l’idée de l’article jusqu’à la relec­ture. Ensuite, nous sommes atten­tifs à nos pra­tiques jour­nal­is­tiques en veil­lant à utilis­er un lan­gage inclusif, aux mots que l’on utilise, à la par­ité dans les per­son­nes que l’on cite comme les expert·es ou même sur les pho­tos. Nous nous organ­isons égale­ment en interne, car le tra­vail ne doit pas se faire unique­ment dans les articles.

La par­ité entre les jour­nal­istes est un pre­mier pas, mais com­ment ça se passe en con­férence de rédaction ?

Il y a plusieurs années chez Medi­a­part, nous avons mené une petite enquête en interne pour mesur­er la répar­ti­tion du temps de parole en con­férence de rédac­tion. Même si le chiffre est approx­i­matif, nous en avons con­clu que 80% du temps les hommes pre­naient la parole. Aujourd’hui nos con­férences de rédac­tion sont sou­vent ani­mées par des femmes, et nous avons nom­mé des « vigies » chargées de veiller à ce que per­son­ne ne se coupe la parole, que l’on ne par­le pas trop fort, que certain·es ne pren­nent pas la parole juste pour redire ce qui a déjà été dit. La vérité des chiffres ne suf­fit pas, il ne faut pas que du quan­ti­tatif, c’est surtout la manière dont vous agis­sez ensuite qui compte.

À votre arrivée, quelles étaient les priorités ?

C’était la con­ti­nu­ité de ce qui a déjà été com­mencé à Medi­a­part. Cette mis­sion de gen­der edi­tor nous per­met d’aller plus loin et d’ac­célér­er le proces­sus. Le jour­nal a tou­jours porté les engage­ments d’assurer la par­ité, d’enquêter sur des sujets comme les vio­lences sex­istes et sex­uelles, d’être sen­si­ble aux ques­tions de genre, donc nous con­nais­sons l’importance de porter ce sujet dans nos rédac­tions et nos arti­cles. C’est un tra­vail au long cours qui émerge de nos discussions.

L’idée est donc de ten­dre vers la par­ité dans les per­son­nes citées et les expert·es, mais si une poin­ture dans un domaine est un homme, com­ment agissez-vous ? 

L’objectif est d’être représen­tatif donc si un expert très com­pé­tent est un homme on ne va pas s’interdire de l’interroger. Ce n’est pas faire de la par­ité pour la par­ité. Cepen­dant si on prend le temps, on se rend compte que le milieu de la recherche est très féminin, c’est un tra­vail de long cours pour renou­vel­er notre car­net d’adresses et faire évoluer les habi­tudes. Dans la recherche comme en poli­tique, les femmes ont tou­jours un sen­ti­ment d’illégitimité. Par exem­ple, l’étude du CSA sor­tie en 2020 sur la représen­ta­tion des femmes dans les médias durant le Covid a eu comme un effet de loupe. Nous avons une respon­s­abil­ité en tant que média puisqu’il y a des con­séquences directes sur l’opinion publique.

Juste­ment, le pub­lic accorde-t-il vrai­ment de l’importance à des poli­tiques plus inclusives ? 

Je ne ferais pas une général­ité en dis­ant que tous les lecteurs de Medi­a­part sont en accord avec notre approche. Il y en a qui n’apprécient pas l’usage du point médi­an dans nos arti­cles par exem­ple. En tant que média, on se doit de traiter toutes les prob­lé­ma­tiques qui tra­versent notre société donc c’est notre devoir envers le public.

Y a‑t-il des médias ou des pra­tiques dont vous vous inspirez ? 

Je lis plein de choses dont je m’inspire. Aux États-Unis cer­tains médias sont sûre­ment plus avancés que nous sur les réflex­ions à men­er dans les rédac­tions, même si les Américain·es ne sont pas tou­jours en avance sur tout.

Mais c’est très stim­u­lant de me pos­er des ques­tions aux­quelles je n’avais jamais réfléchi. En France, on édi­to­ri­alise beau­coup plus l’information, on est dans le com­men­taire per­ma­nent. À con­trario, je pense au tra­vail de l’AFP qui agit beau­coup sur ces ques­tions de manière remar­quable. Au-delà des aspects géo­graphiques, il y a une ques­tion généra­tionnelle. Je le vois dans les écoles de jour­nal­isme, dernière­ment j’ai eu l’impression qu’on avait presque changé de monde, dans le bon sens j’entends. On abor­de des sujets que l’on évo­quaient pas il y a dix ou quinze ans dans les amphis : la non-bina­rité ou l’in­ter­sec­tion­nal­ité. Les garçons posent des ques­tions sur la par­ité, et s’y intéressent. C’est impor­tant, car c’est essen­tiel de ques­tion­ner nos biais et nos pra­tiques journalistiques.

Est-ce que vous sen­tez que les choses changent ou c’est un chemin encore long ? 

Chang­er les choses c’est par­fois dif­fi­cile et ça prend du temps. Les grands médias ont les moyens édi­to­ri­aux et humains, mais n’agissent pas suff­isam­ment, mais on voit que les titres de presse s’emparent de ces ques­tions et qu’elles font la Une : Libéra­tion avec PPDA, Envoyé Spé­cial sur Nico­las Hulot… C’est une préoc­cu­pa­tion à avoir en permanence.

De notre côté, nous devons agir en interne notam­ment lors des recrute­ments et embauch­er des per­son­nes qui sont à l’affût sur ces sujets est un plus. À Medi­a­part nous tra­vail­lons très régulière­ment avec des pigistes qui con­nais­sent très bien les ques­tions de genre.

On voit qu’il y a tout de même une prise de con­science dans le monde des médias, je pense par exem­ple au refus de cer­taines rédac­tions de ne, finale­ment, pas par­ticiper aux Assis­es du jour­nal­isme, car Nico­las Hulot était invité. Je vois aus­si des comptes Insta­gram se créer comme Pré­parez-vous à la bagarre.


Aller plus loin

Lenaïg Bre­doux a lancé une newslet­ter sur l’actualité des ques­tions de genre, des vio­lences sex­istes et sex­uelles, des mobil­i­sa­tions fémin­istes et LGBT+, et la façon dont Medi­a­part cou­vre ces sujets.

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