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Échapper aux réseaux sociaux grâce au live journalism : le défi de l’inclusivité

Face à l’IA et à des plateformes sociales imprévisibles, des rédactions misent sur le live pour renouer avec leur public. Mais pour un format ponctuel, souvent payant et concentré dans les grandes villes, le défi consiste à le rendre accessible.

Faire monter ses journalistes sur scène pour raconter leurs enquêtes : la pratique s’installe comme la tendance forte d’un secteur en quête de solutions et de lien avec sa communauté. Une cartographie menée par le European Journalism Centre recense une trentaine d’initiatives de live journalism à travers l’Europe et les chiffres du Reuters Institute, publiés en janvier 2026, confirment une hausse progressive de l’intérêt pour ce format : 54% des dirigeant·es de médias interrogé·es placent les événements — en ligne comme physiques — parmi les leviers de revenus à travailler cette année et le renforcement communautaire par l’événementiel figure parmi les axes jugés prioritaires face à la concurrence de l’IA.

Comme beaucoup de stratégies imaginées par les rédactions ces derniers mois, l’origine du mouvement doit beaucoup à l’émergence de nouvelles technologies qui chamboulent l’industrie et aux plateformes sociales devenues trop imprévisibles. Le même rapport du Reuters Institute liste en parallèle les chiffres rapportés par les médias interrogés : trafic référent en chute de 43% depuis Facebook et 46% depuis X sur les trois dernières années et plus de 40% de trafic de recherche en moins attendu d’ici trois ans à cause des IA génératives. Les rédactions redoutent de perdre le contact avec leur audience et, mécaniquement, y voient une menace pour leurs revenus.

En quête d’alternatives sur un web qui semble dominé par les GAFAM, les médias cherchent des moyens de s’en passer en investissant le terrain. En organisant des événements, en montant sur scène pour raconter leur journalisme, ils se libèrent d’intermédiaires aux méthodes opaques. Plus d’algorithme, de SEO ou de GEO mais un moment privilégié pour livrer, à son rythme et à ses conditions, son information. Avec le live, les médias espèrent percer un mur qui paraît de plus en plus épais entre eux et leur public. Mais quel public ?

Une audience qui se ressemble

« On ne va pas faire de langue de bois », répond Nathanaël Simon, cofondateur des 3 Ours, quand on l’interroge sur le profil de son audience,« les gens qui viennent à un spectacle, ce sont d’abord des gens déjà informés, voire très informés. » Depuis 2025, le média basé principalement à Rennes a proposé plus d’une dizaine de spectacles différents, portant sur scène la journaliste Cindy Hubert pour raconter le procès des viols de Mazan, le photographe Louis Witter pour narrer ses reportages à Mayotte ou Jonathan Dagher, chef du bureau Moyen-Orient de Reporters sans frontières, pour raconter leur travail de protection des journalistes à Gaza depuis le 7 octobre 2023 et le décompte des morts. Après chaque représentation, le média propose un questionnaire aux membres du public pour en dresser le portrait-robot : les « professions intermédiaires » et les « cadres et professions intellectuelles supérieures » représentent à elles deux un peu plus de la moitié du public, affirme Nathanaël Simon, avec une présence marquée d’enseignant·es, de professionnel·les du secteur socioculturel et de journalistes. Revenu annuel moyen : entre 20 000 et 40 000 euros.

Même constat, à l’autre bout du pays, du côté de Mediavivant, qui a porté pendant trois saisons ses propres enquêtes sur scène, principalement à Marseille, avant de baisser le rideau définitivement début 2026, face à une situation financière trop précaire. Selon Alix de Crécy, cofondatrice de Mediavivant, le format attirait lui aussi un profil déjà bien informé. « Ce qui était un peu contradictoire avec notre positionnement de départ, puisqu’au départ on voulait faire de l’événement un moyen de partir à la rencontre de celles et ceux qui s’informaient peu », explique-t-elle. Le média avait, au fil des années, constitué une sorte de noyau dur (30% de spectateur·rices revenant au moins trois fois par saison) qu’Alix de Crécy décrit comme ayant entre 35 et 45 ans et habitant le centre-ville : « C’était moi, en fait, des gens comme nous, comme ceux qui faisaient des médias. »

Pour élargir l’accessibilité de ses événements, Mediavivant avait notamment misé sur une stratégie de prix libre. « Plus vous payez, plus vous donnez les moyens à ceux qui n’en ont pas de venir assister à ce type d’événement », résume Alix de Crécy, tout en tempérant que le prix ne fait pas tout. « Je ne suis pas certaine que tout le monde se sente légitime, même si c’est gratuit, à rentrer au théâtre du Châtelet (situé dans le centre-ville de Paris, NDLR) par exemple », suppose-t-elle, estimant que le fait d’avoir privilégié de petites salles plutôt que de grands théâtres pour les représentations de Mediavivant a limité ce sentiment d’illégitimité sociale et culturelle. Comme le suggère une étude finlandaise consacrée au live journalism publiée en 2021, le prix et le lieu ne constituent pas les seuls filtres. Des formats dans lesquels un·e journaliste raconte à la première personne ses réflexions et introspections face à un sujet de travail « attireraient probablement surtout des publics de classe moyenne déjà rompus à l’auto-réflexion et au développement personnel », y écrivent les chercheurs Juho Ruotsalainen et Mikko Villi.

Les 3 Ours ont eux aussi travaillé leur politique tarifaire, avec, par exemple, un tarif réduit à 6 euros réservé aux habitant·es de Rennes. Une stratégie que Nathanaël Simon relativise lui-même, observant qu’elle capte parfois des personnes disposant d’un bagage informationnel et culturel important, mais qui peuvent se trouver dans des situations plus précaires, comme le chômage, plutôt qu’éloignées de l’actualité. Une stratégie qui reste, malgré ses limites, un moyen de se démarquer d’autres modèles. « Quand on a un spectacle à 30, 40 euros à Paris, qui va jusqu’à 60 euros, on sait très clairement quel public on touche, et on sait qu’on met une barrière à l’entrée », affirme-t-il.

Des leviers pour élargir le public

Pour ces médias, une grande partie de ce qui définit le profil de leur audience se joue aussi dans le choix du sujet lui-même. Chez Mediavivant, chaque enquête attirait un public différent, en écho à son thème. Une soirée sur les réfugié·es ukrainien·nes rassemblait historien·nes et étudiant·es ; une enquête coproduite avec Mediapart sur les pièges homophobes attirait un public davantage LGBTQIA+ ; une soirée sur la pollution à Fos-sur-Mer, un public plutôt militant écologiste. Pour le média, la force du format tenait aussi à sa volonté de ne pas faire monter que des journalistes sur scène, mais aussi les sources, témoins et personnes concerné·es par les récits. Après chaque présentation, les intervenant·es quittaient la scène pour rejoindre le public, le temps d’un échange ouvert. Lors d’une soirée consacrée aux salles de shoot à Marseille, « il y avait beaucoup d’usager·ères venu·es assister à l’enquête », se remémore Alix de Crécy, « c’était des personnes qui n’avaient pas les moyens de payer l’entrée. On les a tous accueillis. »

Le constat est similaire pour Les 3 Ours : selon leurs propres chiffres, plus de 65% des spectateur·rices citent la thématique comme première raison de leur venue. Le média rennais adapte alors ses formats en fonction des publics visés. Un spectacle sur l’inceste, en phase de production, est pensé pour être vendu, et joué, dans des villes moyennes, via des salles municipales ou des structures socioculturelles locales. L’objectif devient alors de faire circuler un sujet, auquel les populations des centres urbains commencent à être sensibilisées, en dehors de ces espaces géographiques. Pour renforcer cette logique de délocalisation, l’équipe imagine des formats plus légers : pour 2027,  Les 3 Ours prévoient de lancer des « stand-up de l’info », pensés pour limiter au maximum les besoins logistiques et matériels, et donc les frais, afin de se déplacer plus facilement dans les écoles, les bibliothèques ou les entreprises. Les thèmes qui y seront traités relèveront davantage d’une forme d’éducation aux médias, à l’image de la manière dont la presse traite les faits divers, dans un format volontairement plus ludique, pensé pour durer : à l’inverse d’un spectacle collé à une actualité précise, il se « périme » alors moins vite. En plus de ses représentations en salle, Les 3 Ours organisent aussi des revues de presse dans des médiathèques, vendues entre 550 et 600 euros aux structures et gratuites pour le public : « Comme on est dans une logique de mutualisation, ce qu’on propose aussi aux médiathèques locales, c’est que dès l’instant où une revue de presse a déjà été créée […] si d’autres l’achètent, ils l’achèteront à 250 euros », afin de favoriser un déploiement plus large, précise-t-il.

Sur son site, Mediavivant raconte les coulisses de ses ateliers avec une classe du lycée Saint-Charles à Marseille

Autre levier clé : le milieu scolaire. Pour chacune de ses créations, le média rennais intègre une représentation destinée aux élèves, gratuite quand la structure qui a acheté le spectacle l’a financée pour tout le monde, ou prise en charge par le collège ou le lycée, jamais par l’élève. Un avantage clé, souligne Nathanaël Simon, permettant à un établissement de faire venir un niveau entier, « toute une tranche d’âge », indépendamment de tout tri par l’intérêt ou le porte-monnaie. Mediavivant a fait de même à travers un programme d’éducation populaire à l’information. En 2025, des élèves de STMG2 du lycée Saint-Charles à Marseille ont par exemple restitué sur scène six mois d’enquête menée aux côtés de Mediavivant : « L’école en échec scolaire avec les élèves étrangers ? ».

Plus ou moins excluant qu’Internet ?

Reste une question plus épineuse : celle de la captation. Filmer un spectacle, c’est en théorie le moyen le plus simple d’élargir une audience sans contrainte de coût ni de frontière. Le média allemand Correctiv en a fait un axe central de sa stratégie scénique. À l’occasion de sa grande enquête sur un réseau d’extrême droite réuni secrètement à Potsdam, la rédaction a préparé en parallèle une adaptation théâtrale de leur travail, jouée sept jours après la parution de l’enquête. L’événement a été retransmis gratuitement en direct et suivi par 19 000 personnes en même temps que les 700 membres de l’audience. Mais le média a aussi rendu son texte librement téléchargeable et libre de droits, permettant à n’importe quel théâtre de le monter sans verser un centime de royalties. Résultat, selon David Schraven, cofondateur de Correctiv, qui s’en félicitait lors d’une table ronde à Pérouse cette année : plus d’une centaine de reprises à travers le pays, sans coût supplémentaire pour le média.

Mais la captation ne représente pas une solution évidente pour tous les sujets. Les 3 Ours refusent catégoriquement de filmer. « La captation n’est pas intéressante », tranche Nathanaël Simon, qui évoque le poids des sujets traités par le média, souvent lourds, parfois sensibles pour les personnes qui témoignent. Sans enregistrement, les intervenant·es gagnent en liberté de ton ; l’absence de captation devient, pour le cofondateur, une composante du format lui-même plutôt qu’une limite à compenser. Mediavivant avait fait le choix inverse, captant systématiquement ses spectacles : ses enquêtes sur scène sont rendues accessibles intégralement sur YouTube et en podcast. Pour Alix de Crécy, le résultat reste indéniablement différent : « Ce qu’on vend quand on vend un média sur scène, c’est l’expérience de la scène, qui est assez folle. » Selon la journaliste, la captation sert à prolonger la portée du spectacle, pas à s’y substituer.

Cette différence d’échelle ouvre sur une question plus large, qui concerne tout le secteur : qu’est-ce qu’une audience ? Le réflexe classique consiste à comparer les chiffres d’un article en ligne à la jauge d’une salle de spectacle et à conclure que le web gagne toujours au vu des chiffres détaillant les clics et les visiteur·ices d’une page. Mais ce raisonnement repose sur une confusion entre portée et consommation réelle, affirmait Jean Peters, rédacteur en chef de Correctiv, au festival international de journalisme à Pérouse, considérant qu’un clic n’est pas une lecture : « Vous écrivez une vraie enquête, vous y mettez un travail monstrueux et elle fait 100 000 clics sur votre site. Sauf qu’on sait que sur ces 100 000 clics, il y a peut-être 80 personnes qui ont lu le texte en entier. » Une salle de plusieurs centaines de personnes qui écoutent pendant une heure, en silence et sans distractions, produit peut-être moins de « portée » au sens statistique mais elle garantit une consommation intégrale et attentive de l’information… Un impact bien plus difficile à mesurer via des outils statistiques.

Le live permet aussi de travailler un ciblage géographique que le web, par nature, ne sait pas faire. C’est en partie pour cette raison que Mediavivant a volontairement organisé ses spectacles dans de petites salles plutôt que dans de grands théâtres institutionnels, misant une partie de sa communication sur la distribution de flyers et d’affiches dans la rue, en amont de chaque spectacle, pour construire un public local et ciblé. Pour Alix de Crécy, cette méthode a eu un véritable impact sur l’audience : « Je pense que si on avait fait le test de ne pas distribuer de flyers et fait du collage d’affiches dans Marseille, je ne suis pas certaine que les événements auraient été aussi complets. »